Tri à la source des biodéchets : bilan un an après l'obligation

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Un tiers de votre poubelle grise finit incinéré ou enfoui alors qu'il pourrait nourrir les sols. Depuis le 1er janvier 2024, la loi AGEC impose à toutes les collectivités françaises de proposer une solution de tri à la source des biodéchets. Épluchures, restes de repas, marc de café, coquilles d'œufs : ces déchets organiques représentent 38 % du contenu de nos ordures ménagères résiduelles. Un an plus tard, le constat est sans appel : le déploiement accuse un retard considérable.

Ce que prévoit la loi AGEC sur les biodéchets

La loi Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire, promulguée le 10 février 2020, transpose en droit français la directive européenne 2018/851. Son article 12 impose la généralisation du tri à la source des biodéchets pour tous les producteurs de déchets — particuliers comme professionnels — au plus tard le 31 décembre 2023.

Concrètement, chaque collectivité territoriale doit proposer au moins une des solutions suivantes à ses administrés :

  • Compostage individuel : composteur de jardin ou lombricomposteur en appartement
  • Compostage partagé : bacs collectifs en pied d'immeuble, dans un jardin partagé ou sur un espace public
  • Collecte séparée : bac dédié (souvent marron) ramassé par le service de collecte municipal

Les deux approches — gestion de proximité et collecte séparée — sont complémentaires et doivent être adaptées au contexte local. Cette obligation ne date pas d'hier : elle avait été annoncée dès 2015 par la loi de transition énergétique, laissant près de dix ans aux collectivités pour se préparer.

Les chiffres du bilan : un déploiement à mi-chemin

Les données publiées par l'ADEME en 2025 dressent un portrait en demi-teinte. En janvier 2024, date d'entrée en vigueur de l'obligation, 22,9 millions de Français — soit un tiers de la population — disposaient déjà d'une solution de tri. Six mois plus tard, ce chiffre atteignait 40 %. En juillet 2025, la couverture a progressé à 51,6 %, soit 35,1 millions d'habitants.

Où en sont les ménages ?

Selon l'ADEME, 37 % des Français compostent aujourd'hui leurs biodéchets alimentaires. Parmi eux, les deux tiers se sont équipés par eux-mêmes, sans attendre leur collectivité. 12 % des ménages participent à une collecte séparée dédiée.

Ces chiffres masquent de fortes disparités territoriales. Les communes rurales, où le compostage individuel est plus facile à mettre en place, affichent des taux de couverture plus élevés. Les grandes agglomérations, confrontées à des contraintes logistiques et financières plus lourdes, accusent davantage de retard.

Le coût pour les collectivités

Le coût médian de la gestion des biodéchets est estimé à 21 euros par habitant et par an. Ce montant couvre l'achat ou la distribution de bacs, la collecte, le transport vers les centres de traitement et la communication auprès des habitants. Pour les collectivités déjà en difficulté budgétaire, cet investissement reste un frein majeur.

Pourquoi le déploiement prend-il autant de retard ?

Plusieurs facteurs expliquent que la moitié de la population reste sans solution un an après l'échéance légale.

Des collectivités qui n'ont pas anticipé

De nombreuses intercommunalités ont sous-estimé le temps nécessaire à la restructuration de leur service déchets. Agrandir les équipes, recruter des agents de collecte, lancer des marchés publics, réaliser des études de terrain : autant d'étapes qui prennent des mois, voire des années. Comme le résumait Anna Nieto, chargée de mission à la métropole de Bordeaux : "Il a fallu agrandir les équipes, recruter, lancer des marchés, faire des études de terrain, ce qui prend du temps."

Un manque criant de communication

Côté citoyens, le principal obstacle est l'information. Selon l'ADEME, 38 % des Français déclarent ne pas savoir quelles solutions de tri des biodéchets existent dans leur commune. Les erreurs de tri restent fréquentes, faute de consignes claires et visibles. Le Réseau Compost Citoyen réclame une grande campagne nationale de communication, comparable à celle qui avait accompagné la généralisation du tri sélectif dans les années 2000.

Des infrastructures de traitement insuffisantes

Trier les biodéchets n'a de sens que si des filières de valorisation existent en aval. Or le parc français de stations de compostage et de méthaniseurs reste insuffisant pour absorber les volumes collectés à grande échelle. Certaines collectivités qui ont lancé une collecte séparée se sont retrouvées à envoyer temporairement leurs biodéchets en incinération, faute de débouché — un comble réglementaire.

Ce que deviennent les biodéchets triés

Une fois collectés et acheminés vers un centre de traitement, les biodéchets sont valorisés de deux manières principales.

Le compostage

La matière organique est dégradée par des micro-organismes en conditions aérobies (en présence d'oxygène). Après trois à six mois de maturation, le compost obtenu est un amendement organique riche en nutriments, utilisable en agriculture, en espaces verts ou en jardinage. Le compostage de proximité — individuel ou partagé — court-circuite la collecte et réduit les émissions liées au transport. Pour ceux qui vivent en appartement, le lombricomposteur reste une alternative compacte et efficace.

La méthanisation

Les biodéchets sont dégradés en conditions anaérobies (sans oxygène) dans un digesteur. Le processus produit du biogaz — principalement du méthane — valorisable en énergie (chaleur, électricité ou injection dans le réseau de gaz). Le résidu solide, appelé digestat, est utilisé comme fertilisant agricole. La méthanisation offre un double bénéfice : production d'énergie renouvelable et retour au sol de la matière organique.

Les enjeux environnementaux en jeu

Le tri des biodéchets n'est pas une lubie administrative. Les bénéfices environnementaux sont tangibles et mesurables.

Réduire l'enfouissement et l'incinération

Les biodéchets représentent 38 % du contenu de la poubelle grise. Leur détournement réduit mécaniquement les volumes envoyés en décharge ou en incinérateur. Moins d'enfouissement signifie moins de lixiviats (jus de décharge) polluant les nappes phréatiques et moins de méthane émis par la décomposition non contrôlée — le méthane ayant un pouvoir de réchauffement 80 fois supérieur au CO2 sur vingt ans.

Produire des engrais locaux

Le compost et le digestat issus du traitement des biodéchets constituent une alternative crédible aux engrais chimiques. Dans un contexte de hausse des prix des intrants agricoles et de dépendance aux importations, la production locale de matière organique est un levier de souveraineté alimentaire.

Alimenter le réseau en biogaz

La France compte environ 1 500 méthaniseurs en fonctionnement. Le gisement de biodéchets ménagers, estimé à 18 millions de tonnes par an, pourrait significativement alimenter la filière biogaz et contribuer aux objectifs de la loi AGEC en matière d'économie circulaire.

Les objectifs pour 2026 et au-delà

Le Réseau Compost Citoyen a proposé une feuille de route chiffrée pour les prochaines années :

  • 2026 : détourner 39 kg de biodéchets par habitant et par an
  • 2030 : atteindre 29 kg par habitant détournés
  • 2035 : descendre à 12,9 kg par habitant restant dans les ordures ménagères

Ces objectifs ambitieux supposent une accélération drastique du déploiement. L'AMORCE (Association nationale des collectivités pour la gestion des déchets) plaide pour une règle de justification simple et non discriminante, permettant aux collectivités de rendre compte de leurs efforts sans bureaucratie excessive.

Par ailleurs, le dispositif de sanctions reste flou. Si l'obligation existe dans les textes, aucune pénalité financière n'est prévue pour les collectivités en retard. Ce vide juridique explique en partie le manque d'urgence ressenti sur le terrain.

Que faire en tant que citoyen ?

Sans attendre votre collectivité, plusieurs gestes permettent de réduire immédiatement vos biodéchets en poubelle grise :

  • Composteur de jardin : la solution la plus simple si vous disposez d'un espace extérieur. Un bac de 300 litres suffit pour un foyer de quatre personnes
  • Lombricomposteur : adapté aux appartements, sans odeur si correctement géré
  • Compostage partagé : renseignez-vous auprès de votre mairie ou de votre syndic de copropriété. De nombreuses initiatives existent, portées par des associations locales
  • Bokashi : technique de fermentation anaérobie en seau, rapide et compacte, qui permet de traiter y compris viandes et agrumes
  • Réduction à la source : le meilleur biodéchet reste celui qu'on ne produit pas. Planifier ses repas, cuisiner les restes et acheter au plus juste réduit le gaspillage alimentaire de 30 % en moyenne

Pour aller plus loin sur les gestes du quotidien, notre guide du tri des biodéchets détaille les consignes par type de déchet.

Un rendez-vous manqué, mais pas perdu

Le bilan du tri des biodéchets un an après l'obligation est décevant : à peine la moitié de la population couverte, des collectivités en retard, une communication défaillante et des filières de traitement encore insuffisantes. Mais le mouvement est lancé. Les 37 % de Français qui compostent déjà montrent qu'une dynamique citoyenne existe, souvent en avance sur les institutions. La question n'est plus de savoir si le tri des biodéchets se généralisera, mais à quelle vitesse — et avec quels moyens. Les municipales de 2026 pourraient bien faire du composteur de quartier un sujet de campagne.

Sources

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