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Caremag : la France recycle ses aimants terres rares à Lacq

Par Guillaume P.

6 min de lecture
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Le problème concret : des aimants partout, et rien pour les recycler#

Dans chaque voiture électrique, il y a entre 1 et 3 kg d'aimants permanents. Dans chaque éolienne de 3 MW, c'est 600 kg. Dans vos écouteurs sans fil, votre disque dur, votre machine à laver : des aimants. Des aimants à base de terres rares lourdes : néodyme, praséodyme, dysprosium, terbium.

Le problème, c'est que 98 % de ces terres rares viennent de Chine. Et qu'en fin de vie, les aimants finissent pour la plupart broyés avec le reste sans récupération possible des terres rares. Un gâchis stratégique autant qu'environnemental.

C'est ce verrou que Caremag, filiale de la société lyonnaise Carester, s'est donné comme mission de faire sauter, depuis le bassin de Lacq dans les Pyrénées-Atlantiques.


Ce que Caremag va faire concrètement à Lacq#

La première pierre de l'usine a été posée le 17 mars 2025 sur la plateforme Induslacq. La mise en service est attendue fin 2026. Voici les chiffres qui comptent :

  • 2 000 tonnes d'aimants permanents recyclés par an : moteurs électriques, générateurs d'éoliennes, disques durs, équipements électroniques en fin de vie
  • 5 000 tonnes de concentrés miniers raffinés par an : pour compléter l'approvisionnement avec des matières premières tirées de l'extraction
  • 600 tonnes d'oxydes de dysprosium et terbium produits annuellement, soit environ 15 % de la production mondiale de ces terres rares lourdes
  • 800 tonnes d'oxydes de néodyme et praséodyme par an
  • 92 emplois directs créés sur site

Ce n'est pas un pilote de laboratoire. C'est une unité industrielle à pleine échelle, la première du genre en Europe pour le recyclage des terres rares lourdes.


216 millions d'euros : qui paie quoi#

Le financement de Caremag est un cas d'école de partenariat public-privé franco-japonais :

  • 106 millions d'euros de fonds publics français : État, régions, collectivités locales, ADEME
  • 110 millions d'euros d'investisseurs japonais : notamment des industriels de la filière automobile et électronique qui ont un intérêt direct à sécuriser un approvisionnement en terres rares hors de Chine

Le Japon est le deuxième consommateur mondial de terres rares après la Chine. Depuis la crise diplomatique sino-japonaise de 2010 qui avait vu Pékin couper temporairement les exportations, Tokyo s'est engagé dans une stratégie de diversification agressive. Investir dans une usine française de recyclage, c'est une façon concrète de sécuriser une source d'approvisionnement alternative.

Pour la France, c'est cohérent avec la stratégie de souveraineté industrielle : fabriquer une partie des terres rares dont on a besoin à partir des déchets qu'on génère déjà, sans dépendre d'une mine nouvelle.


Le procédé : comment on recycle un aimant en terre rare#

Recycler un aimant NdFeB (néodyme-fer-bore) n'est pas trivial. La démarche de Carester combine plusieurs étapes :

  1. Collecte et tri des gisements d'aimants usagés : moteurs de voitures électriques hors d'usage, générateurs d'éoliennes démantelées, disques durs, pompes industrielles
  2. Démagnétisation et démontage : les aimants sont souvent noyés dans des assemblages complexes, soudés ou collés
  3. Hydrométallurgie : dissolution sélective des terres rares dans des solutions acides, séparation des éléments par extraction liquide-liquide
  4. Raffinage pour obtenir des oxydes de terres rares de pureté suffisante pour être réintroduits dans la fabrication de nouveaux aimants

La comparaison environnementale avec le raffinage asiatique conventionnel est frappante : le procédé Caremag réduit les émissions de CO2 de 60 % et la consommation d'eau de 98 % par rapport aux unités chinoises existantes. Ce n'est pas un argument marketing : c'est la différence entre des techniques développées dans les années 1980 en Chine et une ingénierie moderne conçue avec des contraintes environnementales strictes dès le départ.


Pourquoi Lacq, et pas ailleurs#

Le choix du bassin de Lacq n'est pas anodin. Ce territoire a une longue histoire industrielle : pétrochimie, gaz naturel, industrie chimique lourde. Il dispose d'infrastructures industrielles matures (réseaux de fluides, électricité haute tension, traitement des effluents), d'une main-d'œuvre formée aux métiers de la chimie industrielle, et d'une culture locale favorable aux projets industriels complexes.

La plateforme Induslacq est déjà occupée par des industriels de la chimie verte, des projets hydrogène, des unités de valorisation de déchets. Caremag s'insère dans un écosystème industriel existant plutôt que de partir d'un terrain vierge.


Ce que ça change pour la filière française#

Aujourd'hui, les constructeurs français de véhicules électriques et les opérateurs d'éoliennes n'ont pas d'autre choix que d'envoyer leurs terres rares en Asie pour recyclage, ou de les perdre dans les filières de broyage classiques. À partir de fin 2026, ils auront une alternative européenne.

Ce débouché va modifier progressivement la logistique de fin de vie des produits concernés. Les filières REP batteries devront intégrer la récupération des aimants dans leurs circuits, ce qui n'est pas encore systématique aujourd'hui. Les éco-organismes agréés auront un acteur auquel adresser ces gisements.

Pour les entreprises qui gèrent des parcs d'équipements électroniques en fin de vie, c'est aussi un signal : les aimants de vos disques durs et de vos pompes ont désormais une valeur matière récupérable en Europe. C'est un argument supplémentaire pour structurer la collecte séparée plutôt que de laisser partir ces gisements dans les broyeurs généralistes.


La limite à ne pas ignorer#

2 000 tonnes d'aimants recyclés par an, c'est significatif. Mais c'est à mettre en face de la consommation européenne d'aimants NdFeB, estimée à plusieurs dizaines de milliers de tonnes par an et en croissance rapide avec l'électrification des transports et le déploiement des parcs éoliens. Pour avoir une vision complète des filières de recyclage en France en 2026, Caremag ne représente qu'un maillon parmi d'autres. Caremag ne couvrira pas la demande à lui seul. Ce site est un premier maillon dans une filière qui devra être construite à beaucoup plus grande échelle.

La montée en puissance dépendra aussi de la disponibilité des gisements d'aimants usagés, qui est elle-même liée à la durée de vie des véhicules électriques et des éoliennes vendus ces dix dernières années. Le pic de disponibilité des gisements sera autour de 2030-2035 : Caremag ouvre au bon moment, mais la capacité de recyclage devra continuer à croître.


Sources#

GP

Guillaume P.

Rédacteur spécialiste web & tech

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