Compostage obligatoire des biodéchets : bilan un an après la loi AGEC

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La loi AGEC : un tournant pour les biodéchets français

Le 1er janvier 2024 marque un tournant majeur pour la gestion des déchets en France. À cette date, l'obligation de tri à la source des biodéchets entre en vigueur pour tous les professionnels et collectivités. Les ménages, eux, sont « encouragés » mais pas légalement tenus — cependant, les collectivités doivent leur proposer une solution.

Cette obligation procède de la loi AGEC (Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire) de 2020, elle-même transposant les directives européennes de 2018 sur les déchets. L'objectif : détourner les biodéchets des incinérateurs et des décharges, les valoriser par compostage ou méthanisation, réduire les émissions de méthane.

Un an après, quel bilan ? Où en sommes-nous ?

Couverture territoriale : la moitié des Français équipée

Le chiffre clé : selon un bilan ADEME (janvier 2025), 1 Français sur 2 a accès à une solution de tri à la source des biodéchets proposée par sa collectivité. Ce chiffre paraît positif, mais il masque des inégalités criantes.

Les lauréats régionaux

Certaines régions ont mobilisé rapidement. La Bretagne, précurseur, proposait déjà des collectes séparées avant 2024. Île-de-France, Rhône-Alpes et PACA ont accéléré les déploiements avec le Fonds Vert (subventions gouvernementales). En janvier 2025, ces régions atteignent 60-70% de couverture.

Les grandes métropoles (Lyon, Bordeaux, Nantes, Toulouse) ont lancé systèmes de collecte organisme séparée, avec bacs marron ou verts dédiés.

Les retardataires

Les zones rurales et les petites collectivités traînent. Elles manquent de budget pour acheter bacs, camions et construire installations de compostage. Certains petits maires ont reporté l'obligation ou opté pour des solutions bricolées.

L'analyse géographique : c'est surtout une fracture urbain-rural. Les villes densifiées trouvent économies d'échelle (coûts collecte amortis sur nombreux foyers). Les campagnes dispersées calculent des coûts par foyer prohibitifs.

Le vrai succès : le compostage autonome

Surprise de ce bilan : les ménages s'auto-équipent. Selon ADEME :

  • 37 % des Français compostent leurs biodéchets alimentaires
  • Mais 2/3 le font chez eux, sans services municipaux — bac à compost, composteur, tas au jardin
  • Seuls 12 % participent à une collecte séparée municipale

Ce succès du compostage autonome contraste avec d'autres filières de tri plus fragmentées, comme le recyclage des mégots de cigarettes et sa filière en France, où l'implication citoyenne est bien inférieure.

Ce chiffre est éloquent : les ménages ont anticipé l'obligation. Beaucoup se disaient : « pourquoi attendre la collecte municipale, je composte moi-même ». Les ventes de composteurs ont explosé 2021-2024.

Implication : ce succès du compostage maison dilue la demande pour collectes publiques. Une collectivité qui misant sur 60% de ménages participants pour justifier un camion et une unité de compostage doit réviser ses plans.

Les problèmes émergents

1. Contamination et qualité des entrantes

Une des surprises désagréables : contamination des bacs « biodéchets ».

Les ménages jettent des objets dans le bac marron : sacs plastiques (même « compostables »), emballages carton gras, plastiques fins, vêtements en naturel, couches réutilisables.

Résultat pour les opérateurs : unités de compostage reçoivent 20-30% d'indésirables. Le tri manuel est coûteux et ralentit les traitements. Certains compost produits contiennent des traces de micro-plastiques.

Campagnes pédagogiques, affichage gros caractères sur les bacs, amendes pour mauvais tri — collectivités expérimentent des stratégies. Efficacité : modérée. Changer comportement ménage prend du temps.

2. Rupture de stocks et inflation

Fin 2023, avant le démarrage, fabrique de bacs a subi run : collectivités commandant par tonnes. Prix des bacs a grimpé 20-30%. Certaines petites communes n'ont obtenu leurs bacs qu'en mars-avril 2024.

Camions spécialisés (compacteurs bio) aussi en rupture. Délais de livraison : 6-12 mois. Certaines collectivités ont improvisé avec camions semi-classiques — moins efficaces, plus coûteux en transport.

Aujourd'hui, offre s'équilibre, prix baissent. Mais le retard initial a ralenti les lancements.

3. Logistique : manque de capacités de traitement

Collecte séparée = besoin capacités treatment (compostage, méthanisation, digesteur).

La France disposait en 2023 de :

  • 300 installations compostage (petits — villes, jardineries)
  • 100 méthaniseurs agricoles (ruraux, lisiers)
  • Capacité globale : environ 2-3 millions tonnes/an

Or, loi AGEC prévoit potentiellement 900 000 à 1 million tonnes/an biodéchets détournés (estimations haute).

Problème : installations insuffisantes, géographiquement mal réparties. Une commune du sud-ouest peut produire 500 tonnes compost/an mais n'avoir méthaniseur à 50 km. Coûts transport élèvent le bilan écologique.

Le gouvernement a lancé appels à projets via Fonds Vert pour financer construction 50-100 installations. Prévisions 2025-2027.

4. Viabilité économique des collectivités

Le modèle économique est tendu. Une collectivité qui lance collecte biodéchets encourt :

  • Achat bacs (0,5-1 million euros pour 20 000 foyers)
  • Camions spécialisés (200 000-400 000 euros/camion)
  • Personnel supplémentaire
  • Traitement : contrat incinérateur/compost coûte 100-300 euros/tonne
  • Recettes : quasi-nulles (pas de vente compost rentable, subventions Fonds Vert insuffisantes)

Calcul : collectivité dépense net 2-5 millions euros/an pour 20 000 habitants. Aucune recette directe.

Drame supplémentaire : Fonds Vert, qui finançait les achats d'équipement, a été réduit de 20% en avril 2024 par gouvernement Macron (coupes budgétaires post-élections). Collectivités ont perdu subventions attendues.

Conséquence : nombre collectivités reportent ou annulent services, malgré obligation loi. Recours juridiques envisagés par État contre quelques communes, mais application inégale.

Bilan environnemental réel

Malgré ces frictions, quel impact écologique ?

900 000 tonnes : c'est le poids estimé de biodéchets triés depuis janvier 2024. Avant, ces 900 000 tonnes terminaient soit en incinération (émettrices de CO2), soit en décharge (émettrices de CH4, méthane 25x potentiel réchauffement).

Réduction estimée : environ 100 000 à 150 000 tonnes équivalent CO2 annualisé (selon LCA compost vs incinération).

C'est un gain, mais modeste : équivalent 30 000 voitures essence un an. Utile, marginal relativement à total émissions France.

La vraie valeur du compost produit ? Environs 50 000 tonnes compost mur/an. Utilisations :

  • Collectivités (parcs, espaces verts)
  • Vente agriculteurs (engrais organique)
  • Vente particuliers (terreaux)

Valeur marchande : environ 30-50 euros/tonne compost fini. Très faible. Revenu potentiel pour collectivités : 1.5-2.5 millions euros/an. Bien en-deçà des investissements engagés.

Sénarios territoriaux

Collectivité urbaine dense (type banlieue Paris)

  • Collecte bienhebdománadaire à domicile
  • Centre de compostage 30 km (mélanges avec déchets verts)
  • Coût : 200-250 euros/tonne
  • Participation ménage : 60-70%
  • Économie pour collectivité : acceptable (réduit incinération coûteuse)
  • Verdict : viable, probable continuation

Collectivité rurale dispersée

  • Collecte point d'apport volontaire (bacs centraux, 2-3 par bourg)
  • Transport 80-100 km vers méthaniseur agricole
  • Coût : 350-400 euros/tonne
  • Participation ménage : 30-40%
  • Économie : négative (coût dépassé subvention)
  • Verdict : risque abandond ou report

Perspectives 2026

Union Européenne prépare directive 2024 renforçant obligation tri biodéchets. Probablement :

  • Écheance 2028 : 100% France doit proposition solution
  • Cibles collecte : minimum 40-50% partcipation (vs 12% aujourd'hui)
  • Pénalités financières pour États membres inactifs

France doit donc intensifier. Gouvernement promet 2 milliards investissements supplémentaires infrastructure 2026-2030. Ce renforcement s'inscrit dans la continuité de la loi AGEC : bilan des obligations 2025-2026, qui couvre bien au-delà du seul tri biodéchets.

Amélioration technologique

  • Méthaniseurs plus petits, décentralisés (30-50 tonnes/jour) — réduisent transport
  • Compost stabilisé en 4-6 semaines vs 12 mois (nouveaux procédés aérobies accélérés)
  • Vente compost à valeur supérieure (certifié "zéro plastique") pour bio, horticulture premium

Fonds Vert réalimenté ?

Élections 2027 pourraient ramener gouvernement plus pro-climat. Fonds Vert pourrait doubler (spéculation).

Que faire en tant que ménage ?

Si collecte municipale existe

  • Participer = bac séparé remplit régulièrement
  • Vérifier contenu (pas plastique, pas huile)
  • Sacs de stockage : éviter plastique simple (utiliser papier ou rien)

Si collection municipale absent

  • Composter soi-même (bac ou tas) — idéal écologiquement
  • Ou jeter avec déchets classiques (honnête, plutôt que maquiller)
  • Pousser mairie via lettre/pétition pour solution 2025-2026

Petits gestes

  • Réduit les biodéchets (épluchures mineures, fonds assiette)
  • Utilise compost maison ou acheté comme engrais jardin/pots
  • Communique autour (amis, famille)

Conclusion : un an, c'est tôt pour juger

Un an de loi AGEC biodéchets : c'est clairement une transition en cours, pas un succès ou échec définitif.

Points positifs : concept accepté, 1 sur 2 ménages équipés, auto-compostage massif, première tonne détournée.

Points problématiques : contamination, manque capacités, inégalités régionales, viabilité économique incertaine, Fonds Vert amputé.

Le tournant décisif sera 2025-2027 : si gouvernement réinvestit, si méthaniseurs locaux se construisent, si taux participation grimpe à 30-40%, alors succès probable. Sinon, risque stagnation.

Prochaine alerte important : rapport d'évaluation ADEME mi-2025 attendu. Il dira si France est sur bonne trajectoire 1,5 millions tonnes/an visé 2030.

À suivre.

Sources

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