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Économie circulaire : -30% d'émissions carbone, vraiment ?

Par Guillaume P.

6 min de lecture
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Une étude analyse 131 publications sur l'économie circulaire et conclut qu'elle réduit significativement les émissions carbone. La réaction habituelle : "Super, encore une étude qui dit que c'est bien de recycler." Mauvaise lecture. Ce rapport de l'European Topic Centre (ETC) est différent, et mérite qu'on s'y arrête sérieusement.

En clair : il ne dit pas que le recyclage c'est bien. Il identifie les mécanismes précis par lesquels l'économie circulaire réduit les émissions, les quantifie, et montre pourquoi certains leviers sont 10 fois plus efficaces que d'autres. C'est une différence majeure.

Ce que l'étude dit réellement#

L'ETC a compilé 460 publications entre 2020 et 2025, sélectionné 131 études rigoureuses, et en a tiré une synthèse publiée en février 2026. Le résultat principal sur lequel se concentrent les médias spécialisés :

En Chine, l'économie circulaire a contribué à environ 30 % de la réduction totale des émissions carbone entre 2021 et 2025. La projection pour 2030 monte à 35 %.

Mais le chiffre seul ne dit pas grand-chose. Ce qui compte, c'est le mécanisme.

Le levier principal n'est pas le recyclage en bout de chaîne. C'est la réduction de la demande en matières premières vierges.

Autrement dit : recycler une bouteille plastique c'est utile. Ne pas produire la matière vierge qui aurait servi à fabriquer cette bouteille, c'est 5 à 8 fois plus efficace en termes d'émissions évitées. L'extraction minière, la transformation, le transport des matières primaires — tout ça représente une part massive de l'empreinte carbone industrielle que l'économie circulaire permet de court-circuiter.

Les leviers classés par efficacité#

L'analyse de ces 131 études permet de dégager une hiérarchie que les décideurs français auraient intérêt à lire.

Niveau 1 — Substitution de matières primaires (impact maximal)

Chaque tonne de matière recyclée qui remplace une tonne de matière vierge évite entre 1,5 et 4,5 tonnes de CO2 équivalent selon la filière. L'acier recyclé évite 1,8 tonne. L'aluminium recyclé évite 8 à 9 tonnes — c'est pourquoi la filière aluminium est économiquement viable même sans subvention. Le cuivre recyclé évite 3 tonnes.

Niveau 2 — Allongement de la durée de vie des produits

Un appareil électronique qui dure 7 ans au lieu de 4 ans divise par presque deux son empreinte carbone annualisée. La réparation et le réemploi sont donc des leviers carbone majeurs, souvent sous-estimés car ils ne génèrent pas de flux mesurables dans les statistiques de recyclage.

Niveau 3 — Optimisation de l'écoconception

En réduisant la quantité de matière à la source — ce que l'écoconception pour entreprises permet — on évite à la fois l'extraction et le traitement en fin de vie. Impact sur toute la chaîne.

Niveau 4 — Recyclage en bout de chaîne

C'est le levier le plus visible, le plus médiatisé, et paradoxalement le moins efficace du lot si on raisonne en absolu. Utile, nécessaire, mais pas suffisant à lui seul.

Pourquoi la France traîne#

La réalité du terrain : la France a une économie circulaire dont les textes sont bons et la mise en œuvre fragmentée.

Problème 1 : On mesure le mauvais indicateur.

Le taux de recyclage est devenu l'objectif politique. 45% pour les ménages, objectifs 2025, tableaux de bord. Mais si l'ETC a raison — et il y a 460 publications pour l'appuyer — le taux de recyclage n'est pas l'indicateur principal pour l'impact carbone. Ce qui compte, c'est le taux de substitution de matières primaires. Et ça, personne ne le mesure sérieusement en France à l'échelle nationale.

Problème 2 : L'écoconception reste facultative pour l'essentiel.

La loi AGEC a introduit des obligations d'affichage environnemental et des critères de recyclabilité. Mais l'incorporation de matières recyclées dans les produits neufs reste très largement volontaire. Résultat : les filières de recyclage traitent des matériaux dont il n'existe pas de débouché industriel structuré. On recycle, et la matière recyclée s'accumule ou se revend à bas prix à l'export.

Problème 3 : Le signal prix est cassé.

Les matières premières vierges sont compétitives parce qu'elles ne paient pas leur externalités carbone. Tant qu'une tonne d'aluminium primaire coûte moins cher qu'une tonne d'aluminium recyclé — ce qui arrive régulièrement selon les cycles — il n'y a pas de logique économique à pousser la substitution. La taxe carbone aux frontières (CBAM) européenne va changer partiellement cette équation, mais son périmètre reste limité.

Problème 4 : On finance la collecte, pas la transformation.

Le panorama des filières recyclage France 2026 montre des investissements massifs dans les centres de tri, mais des lacunes criantes dans les capacités de transformation secondaire. On sait trier. On ne sait pas toujours quoi faire de ce qu'on a trié.

Ce que la Chine fait différemment#

Le cas chinois dans cette étude est instructif non pas parce que le modèle est transposable — il ne l'est pas entièrement — mais parce qu'il montre ce qui est possible quand on s'attaque aux bons leviers.

La Chine a déployé des politiques industrielles qui forcent l'incorporation de matières recyclées dans les chaînes de production. Pas des incitations. Des obligations de quota pour les industriels sur certaines filières. Résultat : la demande de matières recyclées est tirée par l'aval, pas poussée par l'amont. C'est le renversement du problème.

En parallèle, l'investissement massif dans les plateformes d'économie du partage (Xianyu atteignant 7 millions d'articles échangés par jour) traduit l'allongement de durée de vie des produits en flux économiques mesurables. Ce n'est plus une démarche militante. C'est un marché.

Ce que ça change pour les décisions concrètes#

Pour une collectivité ou une entreprise qui veut agir sur son empreinte carbone via l'économie circulaire, la hiérarchie de l'ETC est un guide pratique.

Priorité 1 : Audit de substitution de matières. Quelles matières premières vierges consommez-vous qui pourraient être remplacées par des matières recyclées disponibles localement ? Ce calcul devrait précéder tout programme de recyclage des déchets produits.

Priorité 2 : Allongement de durée de vie. Chaque produit réparé est un gisement carbone évité. Les repair cafés et les filières de réemploi ne sont pas de l'écologie de niche — elles attaquent le niveau 2 de la hiérarchie d'efficacité.

Priorité 3 : Intégration des obligations AGEC dans les cahiers des charges fournisseurs. La loi existe. L'utiliser comme levier d'achat, c'est gratuit.

Priorité 4 seulement : Optimisation du tri et de la collecte. Utile, mais pas là où se joue l'impact carbone maximal.

Ce qu'il faut retenir#

Arrêtons de tourner autour du pot. Cette étude n'est pas une validation du statu quo français. Elle montre que l'économie circulaire peut faire -30 à -35% sur les émissions carbone, mais à condition de s'attaquer aux bons leviers dans le bon ordre.

La France s'attaque principalement au levier de niveau 4 (le recyclage terminal) tout en négligeant les niveaux 1 à 3 qui ont 3 à 8 fois plus d'impact. C'est un choix. Il n'est pas irrattrapable, mais il faut le voir pour le corriger.

La bonne question n'est pas "est-ce qu'on recycle assez ?" C'est "combien de matières premières vierges est-ce qu'on a cessé d'extraire grâce à notre économie circulaire ?" Le jour où on commence à mesurer ça officiellement, les politiques publiques changeront de direction.

GP

Guillaume P.

Rédacteur spécialiste web & tech

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