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Export illégal déchets plastiques : 400 t saisies, mais l'iceberg reste immense

Par Guillaume P.

7 min de lecture
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Officiellement, la France a arrêté d'exporter ses déchets plastiques vers l'Asie en 2021. Officieusement, les conteneurs partent toujours.

En avril 2024, les douanes françaises ont publié un communiqué discret mais révélateur : plus de 400 tonnes de déchets illégaux stoppées en un seul mois. Déchets plastiques contenant de l'aluminium vers Hong Kong, mélanges plastiques-métaux vers la Chine et la Thaïlande, déchets métalliques en partance pour le Pakistan. Tout ça depuis des ports français.

Ce chiffre mérite qu'on s'arrête dessus. Pas pour se féliciter de l'efficacité des douaniers — mais pour se demander ce que représente ce volume par rapport à ce qui passe sans être intercepté.

L'interdiction de 2021 : ce qui a changé en théorie#

Depuis le 1er janvier 2021, la Commission européenne a interdit aux pays de l'UE d'exporter des déchets plastiques difficiles à recycler vers les pays non-membres de l'OCDE. La réglementation s'est encore renforcée depuis : à partir du 21 novembre 2026, une interdiction complète s'applique pour une période de 2,5 ans sur tous les exports de déchets plastiques hors-OCDE.

Avant 2021, le flux était massif. La France exportait des volumes considérables vers l'Asie — jusqu'à des centaines de milliers de tonnes par an — dans le sillage du marché mondial des déchets qui transitait principalement par la Chine. Quand Pékin a claqué la porte en 2017 avec la politique "National Sword", les flux se sont redirigés vers la Malaisie, la Thaïlande, le Vietnam, l'Indonésie — avant que ces pays ferment eux aussi progressivement leurs frontières.

Le problème : fermer les vannes légales ne ferme pas les vannes illégales. Ça les déplace.

400 tonnes saisies — mais combien passent ?#

La douane française a stoppé 400 tonnes en avril 2024. Sur une seule opération de contrôle intensive. Ce chiffre pose immédiatement la question du ratio contrôle/trafic réel.

Les douanes inspectent physiquement une fraction infime des conteneurs qui quittent les ports français. Le volume total du trafic maritime fait que même des taux de contrôle ambitieux ne permettent de scanner qu'une minorité des expéditions. Les opérateurs du trafic illégal le savent et en tiennent compte dans leur modèle économique.

L'OCDE, dans ses rapports de suivi du commerce de déchets plastiques (2024), note que les données sur les flux illégaux sont structurellement sous-estimées. Par définition, ce qui n'est pas contrôlé n'est pas comptabilisé. Les 400 tonnes saisies ne sont pas "le" volume du trafic illégal — elles en sont l'écume visible.

Qui profite du trafic ?#

Le trafic de déchets n'est pas l'apanage de petites structures opportunistes. Des réseaux organisés interviennent à plusieurs niveaux de la chaîne :

Les collecteurs — entreprises de gestion de déchets légalement constituées qui détournent une partie de leurs flux vers l'export illégal. Le déchet "part en recyclage" selon les documents, mais la destination réelle est différente.

Les courtiers — intermédiaires spécialisés dans la création de documentations conformes en apparence. Certificats de recyclabilité, codes douaniers mal catégorisés, mélange de déchets propres et contaminés pour passer les contrôles.

Les importateurs — à Hong Kong, en Malaisie ou en Turquie (pays OCDE mais avec une surveillance variable), des structures qui trient ce qui est valorisable et éliminent le reste dans des conditions environnementales catastrophiques.

Ce qui rend le trafic de déchets particulièrement difficile à combattre : il implique souvent des déchets mélangés (plastique + métal) qui peuvent être déclarés comme "matières premières secondaires" plutôt que comme déchets. La frontière réglementaire entre déchet et matière recyclable est exploitée systématiquement.

Le coût environnemental réel#

Quand un conteneur de déchets plastiques arrive illégalement en Asie du Sud-Est ou en Afrique, plusieurs scénarios sont possibles. Aucun n'est réjouissant.

Le tri artisanal — des travailleurs, souvent sans protection, trient manuellement les déchets pour extraire ce qui a de la valeur. Le reste finit brûlé à l'air libre ou enfoui.

L'incinération sauvage — pratique répandue pour se débarrasser rapidement des fractions non valorisables. Dioxines, furanes, particules fines : la facture sanitaire est payée par les populations locales.

L'enfouissement non contrôlé — dans des zones sans infrastructure, les déchets plastiques s'accumulent, contaminent les nappes phréatiques, les sols, finissent en mer lors des saisons de pluie.

C'est ce que signifie concrètement "exporter ses déchets" : externaliser sa pollution vers des pays qui n'ont pas les moyens de la gérer. Le taux de recyclage des matériaux en France paraît meilleur quand on exporte ce qu'on ne sait pas recycler.

Le paradoxe de la filière française#

La France n'a pas de solution de substitution immédiate pour tous ses déchets plastiques. C'est là le nœud du problème.

Le recyclage chimique des plastiques est en développement mais pas encore à l'échelle. Les filières mécaniques ont des limites sur les plastiques contaminés ou mélangés. Le résultat : une partie du plastique collecté en France finit par des voies qui sont, au mieux, opaques.

Quand les entreprises de gestion de déchets font face à des coûts de traitement élevés et à des marchés du recyclage qui fluctuent, la tentation de l'export illégal augmente. Ce n'est pas une excuse — c'est un facteur de contexte qui explique pourquoi les trafics perdurent malgré les interdictions.

L'upcycling et la valorisation locale ne peuvent absorber ces volumes. La solution systémique passe par une réduction des flux à la source et par le développement de capacités de traitement locales suffisantes.

Ce que le renforcement réglementaire de 2026 change#

L'interdiction complète d'export vers les pays hors-OCDE à partir de novembre 2026 est une avancée réglementaire significative. Elle va mécaniquement augmenter les volumes à traiter en Europe — et donc la pression sur des filières déjà saturées.

Deux risques à surveiller :

L'augmentation du trafic illégal — quand la pression réglementaire monte sans que les capacités de traitement locales suivent, les flux illégaux augmentent. C'est un effet documenté sur d'autres filières.

La redirection vers les pays OCDE — certains pays membres de l'OCDE (Turquie, Mexique) ne disposent pas des mêmes capacités de traitement. Exporter vers ces pays reste légal mais pose des questions similaires sur le devenir réel des déchets.

La Commission européenne s'engage à surveiller les flux vers les pays OCDE et à agir si des impacts environnementaux sont documentés. Surveillons si cet engagement se traduit en actes.

Ce qu'il faudrait faire#

Trois leviers concrets pour réduire le trafic illégal :

Renforcer les moyens de contrôle douanier — 400 tonnes saisies en un mois lors d'une opération spécifique : imaginez le résultat avec des ressources permanentes dédiées. Les douanes européennes manquent de personnel formé à la réglementation déchets.

Augmenter les sanctions sur les opérateurs — les amendes actuelles sont insuffisantes par rapport aux marges générées par le trafic. Des sanctions proportionnelles aux volumes et aux bénéfices illicites sont nécessaires.

Investir massivement dans les capacités de traitement — c'est la solution de fond. Tant que traiter certains plastiques coûte plus cher que les revenus générés par leur vente, il y aura un marché pour l'export illégal.

Pour les professionnels du tri et de la valorisation des déchets en entreprise, la traçabilité devient un enjeu juridique réel : prouver que ses déchets sont traités légalement, en France ou en Europe, sera de plus en plus exigé dans les audits de conformité.

Sources#

GP

Guillaume P.

Rédacteur spécialiste web & tech

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