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Filets fantômes : la REP marine qui sort les océans du filet

Par Guillaume P.

7 min de lecture
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640 000 tonnes d'engins de pêche perdus ou abandonnés chaque année dans les océans selon la FAO. Environ 11 000 tonnes rien qu'en Europe, d'après les estimations de la Commission européenne. Ces filets, casiers et lignes ne disparaissent pas : ils continuent de capturer du poisson, de piéger des tortues, de tapisser les fonds marins pendant des décennies. On les appelle filets fantômes, et la France, deuxième flottille de l'Union européenne derrière l'Espagne, est en première ligne pour traiter le problème.

Le décret n° 2025-775, publié le 5 août 2025, a transposé en droit français la filière REP (Responsabilité Élargie du Producteur) pour les engins de pêche contenant du plastique. Concrètement, les fabricants et importateurs de filets, chaluts, casiers, lignes et cordages plastiques doivent désormais financer la collecte, le transport et le traitement de ces engins en fin de vie. Ce n'est plus aux ports ni aux pêcheurs de se débrouiller seuls.

Le cadre réglementaire : de la directive SUP au décret français#

Tout part de la directive européenne 2019/904, dite directive SUP (Single Use Plastics). On connaît surtout son volet pailles et couverts en plastique. Mais l'article 8 vise aussi les engins de pêche contenant du plastique, qui représentent environ 27 % des déchets retrouvés sur les plages européennes selon la Commission européenne.

La France a traîné. La Commission européenne a mis le pays en demeure pour transposition tardive. Le décret 2025-775 est arrivé en réponse, avec deux blocs de mesures. Le premier : des définitions précises de ce qu'est un "engin de pêche" au sens de la REP (tout élément utilisé pour cibler, capturer ou élever des ressources biologiques marines, y compris ce qui flotte en surface pour attirer le poisson). Le second : l'obligation pour les producteurs de couvrir les coûts de collecte des déchets d'engins de pêche, leur transport et leur traitement ultérieur.

Le règlement d'exécution UE 2025/274, adopté en février 2025, complète le dispositif de contrôle en encadrant l'enregistrement des activités de pêche et la traçabilité des captures. La directive SUP elle-même, via son article 8, pose le principe de la déclaration des pertes d'engins par les pêcheurs professionnels aux autorités portuaires. En théorie, l'État prend alors la responsabilité de la récupération.

En théorie.

Ce que ça change pour les ports français#

La réalité du terrain : les 64 ports de pêche métropolitains gèrent les engins usagés de façon très hétérogène. Certains, comme Boulogne-sur-Mer ou Lorient, disposent de bennes dédiées et de partenariats avec des recycleurs. D'autres, notamment les petits ports méditerranéens, n'ont tout simplement rien. Les pêcheurs artisanaux stockent leurs filets usagés sur le quai, les brûlent dans des champs, ou les abandonnent.

Avec la REP, un éco-organisme agréé doit organiser et financer le maillage de points de collecte dans les ports. Les producteurs paient une éco-contribution sur chaque engin mis sur le marché. Cette contribution finance aussi les campagnes de sensibilisation sur l'impact environnemental du rejet illégal d'engins en mer.

Le modèle existe déjà pour d'autres secteurs : Adivalor collecte les plastiques agricoles depuis des années avec un taux de collecte qui dépasse 75 %. Pour les engins de pêche, on part de beaucoup plus bas.

Le problème technique : recycler du nylon marin, ce n'est pas du PET#

Un filet de pêche, c'est principalement du nylon (polyamide 6 ou 6.6), parfois du polyéthylène haute densité pour les cordages, et du polypropylène pour les casiers et flotteurs. Après des mois ou des années en mer, ces matériaux sont imprégnés de sel, colonisés par des organismes marins, enchevêtrés avec des débris métalliques (plombs, hameçons, anneaux).

Le recyclage mécanique du nylon marin est possible mais coûteux. Il faut laver, décontaminer, trier, broyer. L'Université Bretagne Sud a publié des travaux sur les procédés de dépolymérisation du nylon 6 issu de filets usagés, avec des résultats prometteurs en laboratoire. Le passage à l'échelle industrielle reste le point de blocage.

(Je me suis retrouvé sur un quai à Sète il y a quelques mois, à regarder un tas de filets enchevêtrés d'au moins trois tonnes, mélangés avec des morceaux de chalut, du cordage, des bouées éclatées. Le pêcheur à côté m'a dit que ça traînait là depuis deux ans parce que personne ne savait quoi en faire. Deux ans. C'est ça, la réalité de la filière en 2026 : on sait produire des filets, on sait les utiliser, on ne sait toujours pas quoi en faire quand ils sont finis.)

Quelques initiatives industrielles existent. Aquafil, entreprise italienne, transforme du nylon récupéré (dont des filets de pêche) en fil Econyl, utilisé par des marques de mode et de mobilier. En France, le projet INdIGO (Interreg) a cartographié les flux d'engins usagés dans la Manche et exploré les filières de valorisation. Mais les volumes traités restent marginaux face aux quantités générées.

Les filets fantômes : un problème de stock, pas seulement de flux#

La REP traite le flux : les engins neufs mis sur le marché, les engins usagés ramenés à quai. Elle ne traite pas le stock : les centaines de milliers de tonnes déjà au fond de l'eau.

Sea Shepherd France mène l'opération Mare Nostrum depuis 2015 en Méditerranée. Résultat : des dizaines de tonnes extraites, filet par filet, plongée par plongée. Le département des Alpes-Maritimes, via le projet DéFi-MeD porté par NaturDive, a identifié et évalué 80 filets fantômes depuis 2020, en a retiré 55 pour un total de 4,4 kilomètres de filets et 13 570 m² d'habitats sensibles restaurés. Le projet s'étend au Var et à la Corse en 2025-2026.

Au Danemark, le projet Limfjordsrådet, financé par le Fonds européen pour les affaires maritimes, a retiré 41 tonnes de filets fantômes du fjord de Limfjord depuis 2024, en couvrant 75 % de la surface du fjord.

Ces opérations sont indispensables mais artisanales. Le coût de récupération d'un filet fantôme en mer est sans commune mesure avec le coût de collecte d'un filet ramené à quai. Et la REP ne prévoit pas de financement pour les opérations de dépollution sous-marine. Ce volet reste à la charge des collectivités, des ONG, ou de financements européens ponctuels.

Ce qui reste à faire pour que la REP fonctionne#

Le cadre juridique est posé. Ce qui manque, c'est la filière industrielle capable d'absorber les volumes.

Trois chantiers prioritaires :

  • Maillage de collecte dans les ports. L'éco-organisme doit déployer des points de collecte dans les 64 ports de pêche, avec des bennes adaptées (les filets sont volumineux, lourds quand ils sont mouillés, impossibles à compacter). Les retours du terrain montrent que sans infrastructure visible et accessible, les pêcheurs ne modifient pas leurs habitudes.

  • Filière de tri et recyclage. Le nylon marin n'entre pas dans les circuits classiques du recyclage plastique. Il faut des lignes de traitement dédiées, capables de gérer la contamination saline et biologique. L'alternative, c'est l'incinération avec récupération d'énergie, mais appeler ça du "recyclage" serait malhonnête.

  • Traçabilité des engins. La directive SUP et le décret 2025-775 imposent le marquage des engins et la déclaration des pertes. En pratique, le marquage reste partiel et les déclarations de perte rares. Sans traçabilité, impossible de quantifier le problème ni de responsabiliser les acteurs.

La France a une carte à jouer. Deuxième flottille européenne, elle a le volume pour justifier des investissements industriels dans le recyclage du nylon marin. Les matériaux composites des éoliennes posent des défis techniques comparables, et des filières se structurent. Le même effort est attendu pour les engins de pêche.

Le décret est là. Les obligations sont claires. Il reste à construire la filière qui les rend réelles. Et à ne pas attendre dix ans pour le faire.

Sources#

GP

Guillaume P.

Rédacteur spécialiste web & tech

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