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Greenwashing : la DGCCRF épingle 430 entreprises — 70 amendes seulement

Par Guillaume P.

6 min de lecture
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430 injonctions, 500 avertissements, 70 amendes. Le bilan DGCCRF 2023-2024 sur le greenwashing ressemble à un tigre de papier.

La Répression des fraudes a présenté en octobre 2025 les résultats de deux années d'enquêtes sur les allégations environnementales. 3 000 établissements contrôlés, 15 % de manquements graves détectés. Le constat est édifiant : les contrôles existent, les sanctions sont rares, et le greenwashing reste une stratégie économiquement rationnelle pour qui sait calculer le rapport risque/bénéfice.

Les chiffres bruts du bilan DGCCRF#

Mettons les chiffres sur la table :

  • 3 000 établissements contrôlés sur 2023-2024
  • 15 % de manquements graves — soit environ 450 entreprises avec des allégations environnementales franchement mensongères
  • 430 injonctions de mise en conformité
  • 500 avertissements
  • 70 amendes administratives et procès-verbaux pénaux

La math est simple : parmi les entreprises présentant des manquements graves, environ 1 sur 7 s'est vu infliger une amende. Les autres ont reçu une injonction (mettre en conformité — sans pénalité financière) ou un avertissement (une lettre).

Pour une entreprise dont le greenwashing booste les ventes de 10 à 20 %, le calcul est vite fait.

Le cas Shein : l'exception qui confirme la règle#

Le seul cas vraiment notable du bilan est celui de Shein, qui a écopé d'une amende de 40 millions d'euros. La marque de fast fashion ultra-rapide avait affirmé réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 25 %, sans être capable de le justifier avec des données réelles.

40 millions, c'est une somme. C'est aussi 0,14 % du chiffre d'affaires mondial de Shein (estimé à 29 milliards de dollars en 2023). Un ticket de caisse pour l'entreprise, pas un signal dissuasif.

Ce cas illustre exactement le problème structurel : les amendes sont calculées en valeur absolue, pas en proportion du bénéfice retiré de la pratique illégale ou du chiffre d'affaires. Une PME qui greenwashe paie autant qu'un géant mondial de la fast fashion, proportionnellement.

Secteurs les plus contrôlés#

La DGCCRF a ciblé en priorité les secteurs à forte concentration de pratiques trompeuses :

Textiles et mode — le secteur le plus scruté, avec une explosion des allégations liées à la durabilité, aux matières recyclées, aux engagements carbone. L'économie circulaire y est utilisée comme argument marketing sans fondement.

Ameublement — bois "issu de forêts responsables", matières "naturelles", engagements CO2 non vérifiables.

Cosmétiques — "naturel", "bio", "sans", "éco-responsable" : un vocabulaire quasi réglementé mais souvent détourné.

Hôtellerie et services — le segment le moins connu mais en forte progression. Les services de ménage "verts" ou les hôtels "durables" multiplient les allégations sans certification.

Agroalimentaire — "local", "zéro emballage", "empreinte carbone réduite" : autant d'affirmations rarement étayées par des données de cycle de vie.

Pourquoi le système de sanction ne dissuade pas#

Les injonctions ne coûtent rien#

Une injonction de mise en conformité, c'est une demande de corriger le tir. L'entreprise met à jour son site, retire la mention litigieuse, et la procédure s'arrête là. Aucune pénalité financière pour les mois ou les années où l'allégation mensongère a généré du chiffre d'affaires.

Le taux de contrôle reste limité#

3 000 établissements contrôlés sur deux ans, pour un pays où des millions d'entreprises communiquent sur leur démarche environnementale. La probabilité d'être contrôlé reste infime. Le risque perçu est donc très faible.

Les preuves sont complexes à établir#

Démontrer qu'une allégation est mensongère requiert souvent des analyses techniques poussées : vérification des données de cycle de vie, audit des chaînes d'approvisionnement, expertise sur les certifications. La DGCCRF n'a pas les ressources pour mener ce travail sur chaque dossier.

La charge de la preuve pèse encore trop sur l'autorité#

Les entreprises peuvent multiplier les allégations vagues ("engagés pour la planète", "respectueux de l'environnement") qui sont difficiles à qualifier juridiquement de mensongères. La directive européenne Green Claims, en cours de transposition, vise à renverser cette logique en imposant une justification préalable aux allégations.

Ce que change (ou pas) la réglementation#

La directive européenne Green Claims impose dès 2026 aux entreprises de justifier leurs allégations environnementales par des méthodes reconnues avant de les utiliser. C'est un changement de paradigme : on passe de "tu peux alléguer et on vérifie si c'est faux" à "tu dois prouver avant de communiquer".

Le règlement PPWR sur les emballages interdit également certaines allégations comme "compostable domestique" sans certification conforme.

La DGCCRF annonce par ailleurs un renforcement de ses contrôles via trois leviers :

  1. Nouveaux signalements via la plateforme achats-durables.gouv.fr
  2. Partenariat ADEME pour cibler les enquêtes sur l'affichage environnemental textile
  3. Outil de détection du greenwashing dans les médias, développé avec l'association QuotaClimat

Ce sont des avancées. Insuffisantes pour combler le fossé entre la rentabilité du greenwashing et le risque de sanction.

Le vrai problème : le greenwashing reste rentable#

Prenons un angle économique. Une marque qui affiche "fabriqué durablement" sans fondement peut espérer :

  • Un premium de prix de 10 à 30 % sur sa cible consciente
  • Une amélioration de son image de marque auprès des 18-35 ans
  • Une meilleure notation ESG qui facilite l'accès aux financements

En face : une probabilité de contrôle marginale, une injonction probable, et dans le pire des cas une amende disproportionnée par rapport au bénéfice retiré.

Tant que l'équation économique penchera dans ce sens, les entreprises continueront. Ce n'est pas de la malveillance — c'est de la rationalité.

La solution n'est pas de moraliser les entreprises. C'est de rendre le greenwashing plus coûteux que le greenwashing ne rapporte. Amendes proportionnelles au chiffre d'affaires, retrait de droit de communiquer sur le sujet pendant X années, et publication systématique des entreprises sanctionnées — ce que fait déjà l'Autorité des marchés financiers pour les infractions financières.

Ce que ça implique concrètement#

Pour les entreprises engagées dans le tri et la valorisation, ce bilan est un signal d'alarme indirecte : la concurrence déloyale du greenwashing déprécie les efforts réels. Quand tout le monde se prétend "éco-responsable", les entreprises qui font réellement le travail perdent leur différenciation.

Le taux de recyclage des matériaux en France stagne aussi partiellement pour cette raison : les consommateurs, gavés de promesses non tenues, finissent par douter de toutes les communications environnementales — y compris les légitimes.

Sources#

GP

Guillaume P.

Rédacteur spécialiste web & tech

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