Le 18 mars, c'est la journée mondiale du recyclage. L'occasion habituelle pour les institutions de sortir des visuels enthousiastes et des chiffres qui sonnent bien. La réalité du terrain est plus contrastée.
En clair : la France fait partie des pays européens qui ont un sérieux problème avec les plastiques. Sur le verre et les métaux, on s'en sort correctement. Sur le reste, on est loin des objectifs affichés — et les deadlines réglementaires arrivent vite.
Les chiffres bruts : ce qui passe, ce qui coince#
Commençons par les faits. Selon les données ADEME et les rapports des éco-organismes :
Ce qui fonctionne bien :
- Verre : 85% de taux de recyclage — un des meilleurs d'Europe, grâce à un réseau de collecte dense (points d'apport volontaire) et une filière industrielle mature
- Acier : autour de 100% — les métaux ferreux ont une valeur marchande intrinsèque qui rend leur collecte économiquement viable sans subvention
- Aluminium : 75% environ — même logique, même efficacité
Ce qui pose problème :
- Plastiques : 29% de taux de recyclage — c'est là que le bât blesse sérieusement
- Papier-carton : autour de 70% — honorable mais insuffisant pour atteindre les objectifs européens 2030
Le chiffre plastique à 29% est particulièrement éloquent. L'objectif européen est d'atteindre 50% d'ici 2025 (objectif non atteint) puis 55% d'ici 2030. On est loin du compte, et on part de loin.
Pourquoi le plastique reste le problème principal#
Trois facteurs expliquent ce retard structurel :
1. La multiplicité des résines Le "plastique" n'est pas un matériau unique. PET, PEHD, PP, PVC, PS, PLA, ABS... chaque résine nécessite un procédé de recyclage différent. Le tri optique a fait des progrès énormes, mais la contamination croisée reste un problème dans les centres de tri.
2. Le manque de débouchés pour les plastiques recyclés Recycler des plastiques, c'est bien. Trouver des acheteurs pour le plastique recyclé, c'est le vrai défi. Longtemps, une partie de nos déchets plastiques triés partaient en Asie — depuis l'interdiction chinoise de 2018 et les restrictions croissantes au niveau européen, il faut trouver des débouchés locaux. La prime au plastique recyclé mise en place dans la REP emballages va dans le bon sens, mais le marché reste fragile.
3. Les emballages non recyclables encore trop présents Sachets multicouches, barquettes avec film thermo-soudé, bouchons + corps en résines incompatibles... La loi AGEC a imposé l'écoconception, mais les changements prennent du temps à se matérialiser dans les rayons.
24 filières REP opérationnelles : un dispositif qui monte en puissance#
La France compte désormais 24 filières REP opérationnelles ou en cours de déploiement. C'est un des systèmes les plus complets d'Europe. Les principales :
- Emballages ménagers (Citéo) — la plus ancienne et la plus structurée
- DEEE (équipements électroniques) — plusieurs éco-organismes (Ecologic, ecosystem, Recylum fusionné)
- Batteries (Corepile, Screlec)
- Textiles (Refashion, en crise depuis 2024)
- Pneumatiques (Aliapur)
- Médicaments (Cyclamed)
- Mobilier (Valdelia, Eco-mobilier)
L'extension des consignes de tri déployée progressivement depuis 2022 a permis d'intégrer de nouveaux emballages dans la poubelle jaune. Les résultats commencent à se voir : +15% de volumes collectés sur certains territoires. Mais la qualité du tri varie considérablement selon les communes et le niveau de sensibilisation.
Le bilan REP 2025 : ce que les rapports ne disent pas toujours#
Les rapports annuels des éco-organismes affichent des progrès constants. C'est vrai en volume absolu — on collecte et on recycle plus chaque année. Mais il y a des biais à avoir en tête :
Le taux de recyclage se calcule sur le gisement collecté, pas sur le gisement total mis sur le marché. Un emballage qui finit à la poubelle grise n'entre pas dans le calcul du taux de recyclage de la filière — il disparaît simplement du numérateur ET du dénominateur. Ce mode de calcul peut masquer des performances réelles moins bonnes.
Les coûts des filières ont explosé. La crise de Refashion (filière textile) en est l'exemple le plus visible : quand le marché de la seconde main s'effondre et que les volumes à traiter augmentent, l'éco-organisme se retrouve à devoir financer la destruction de vêtements qu'il ne peut pas valoriser. Le modèle économique de certaines filières REP est sous tension.
Le retard sur les taux de recyclage globaux est documenté. La France a raté plusieurs objectifs européens de 2025. Les pénalités potentielles n'ont pas encore été appliquées, mais la pression réglementaire monte.
Les initiatives sectorielles qui changent la donne#
Quelques signaux positifs méritent d'être signalés pour le 18 mars :
Le recyclage chimique monte en puissance Les procédés de pyrolyse et de dépolymérisation permettent de traiter des plastiques non recyclables mécaniquement. Plusieurs projets industriels sont en cours en France (TotalEnergies, Plastic Energy, Valoregen). Ce ne sera pas la solution miracle, mais un complément utile pour les flux hors-portée du recyclage mécanique.
L'urban mining se professionnalise La récupération de matières premières depuis les déchets d'équipements électroniques et électriques (DEEE) progresse. Les gisements de métaux précieux (or, argent, palladium) dans les smartphones sont économiquement intéressants et la filière se structure.
Les partenariats retailers-éco-organismes s'accélèrent Des enseignes comme Leroy Merlin, Decathlon ou Ikea ont mis en place des dispositifs de reprise en magasin qui complètent les canaux traditionnels. Les volumes captés restent modestes, mais l'effet de sensibilisation est réel.
Ce que le 18 mars devrait vraiment servir à faire#
La journée mondiale du recyclage est utile si elle sert à passer des messages concrets, pas à se congratuler sur des progrès insuffisants.
Pour les particuliers : le premier geste reste le bon tri. Un mauvais geste de tri peut contaminer tout un camion. L'investissement temps est minime — quelques minutes d'apprentissage des consignes locales suffisent.
Pour les entreprises : le tri 5 flux est obligatoire depuis 2016. Beaucoup de structures ne le respectent pas encore, notamment dans le secteur tertiaire. C'est à la fois une obligation réglementaire et un levier économique (coût de traitement des déchets triés inférieur aux déchets mélangés).
Pour les décideurs publics : les objectifs 2030 nécessitent des investissements en infrastructure de tri et de recyclage, pas juste des campagnes de communication. Le gap entre les chiffres actuels et les cibles européennes ne se comblera pas avec des spots TV.
La réalité du terrain, c'est que le recyclage en France progresse, mais trop lentement pour tenir les objectifs fixés. Le 18 mars est une bonne occasion de le dire franchement.



