Sur 167 échantillons de compost analysés en France, 166 contiennent des microplastiques. Un seul est propre. C'est le résultat d'une étude ADEME rendue publique en 2025.
Ce n'est pas une statistique abstraite. Ce compost part dans les champs. Il fertilise les cultures maraîchères, les vignes, les prairies. Les microplastiques qu'il contient s'accumulent dans les sols, entrent dans la chaîne alimentaire, persistent des décennies.
Le tri obligatoire des biodéchets, entré en vigueur en France en janvier 2024, est présenté comme une avancée majeure. C'en est une — potentiellement. Mais si les flux collectés arrivent contaminés dans les unités de compostage industriel, on fabrique en masse un amendement agricole pollué. Et on l'épand à grande échelle.
D'où viennent les microplastiques dans le compost ?#
Trois sources principales. Aucune n'est facile à éliminer.
Les plastiques oxo-dégradables#
C'est le problème le plus sournois.
Les plastiques oxo-dégradables (aussi appelés oxo-fragmentables) contiennent des additifs métalliques — manganèse, cobalt, fer — qui accélèrent la dégradation du polyéthylène ou du polypropylène sous l'effet de la chaleur et des UV. Résultat visible : le sac se fragmente en petits morceaux. Résultat invisible : il ne se biodégrade pas. Il se fragmente en microplastiques persistants, invisibles à l'œil nu.
Ces plastiques sont légalement interdits en Europe depuis juillet 2021 (directive SUP). Mais :
- Les stocks existants se sont écoulés jusqu'en 2023-2024
- Certains produits importés contournent encore la règle
- Les dommages des années précédentes sont déjà dans les circuits de collecte
Un sac oxo-dégradable mal trié glisse dans le bac des biodéchets. Il passe l'étape de criblage si ses fragments sont petits. Il finit dans le compost fini. Et le compost part aux champs.
Les emballages "compostables" mal certifiés#
Les plastiques dits biodégradables et compostables ne sont pas tous équivalents. La norme européenne EN 13432 certifie qu'un plastique se dégrade à plus de 90% en 180 jours dans des conditions de compostage industriel (températures élevées, humidité contrôlée). Ce n'est pas la norme du compostage domestique, ni même de tous les sites industriels.
En pratique, des études publiées en 2024-2025 montrent que des sacs certifiés compostables peuvent se fragmenter en microplastiques de 1 à 25 µm en seulement une semaine dans des conditions de compostage réelles — température insuffisante, durée de rétention courte.
Une étude de 2025 citée dans Bioplastics News conclut sans détour : les plastiques compostables sont mauvais pour le compost et pour le sol, même ceux portant la certification EN 13432, dès lors que les conditions industrielles ne sont pas parfaitement maintenues.
Les corps étrangers mal triés#
La troisième source est la plus banale : les gens trient mal.
Dans les biodéchets ménagers collectés en porte-à-porte ou en point d'apport volontaire, on trouve des films plastique, des sachets, des emballages alimentaires partiellement rincés, des lingettes (non compostables malgré ce qui est parfois imprimé dessus).
Les unités de compostage industriel font du criblage à différentes mailles. Mais un fragment plastique inférieur à 2 mm passe les tamis standard. Il intègre le compost fini sans résistance.
Ce que l'ADEME a mesuré#
L'étude ADEME MICROSOF (microplastiques dans les sols français) sur 33 sites agricoles donne une image de l'état actuel des sols :
- 76% des sols analysés présentent une contamination en microplastiques
- Concentration moyenne : 15 particules par kg de sol sec
- Les grandes cultures sont les plus touchées (17 sites sur 21)
- Les plastiques identifiés sont majoritairement du polyéthylène (PE) — la matière première des films agricoles et des emballages courants
L'étude sur les produits résiduaires organiques (PRO) — composts, digestats, boues de STEP — est encore plus alarmante :
- 166 sur 167 composts contiennent des microplastiques
- Les composts issus de tri mécano-biologique (TMB) — traitement des ordures ménagères résiduelles — contiennent les concentrations les plus élevées : jusqu'à 60 000 particules par kilogramme de matière sèche
- Les composts de biodéchets séparés à la source sont moins contaminés, mais restent positifs dans la quasi-totalité des cas
Sur des parcelles agricoles traitées avec des composts d'ordures ménagères sur 20 ans, des chercheurs ont quantifié jusqu'à 400 kg par hectare de microplastiques de 2 à 5 mm. Soit l'équivalent de 80 000 sacs plastique ou 1 800 bouteilles d'eau apportés sur ces sols.
Le paradoxe du tri obligatoire des biodéchets#
Le bilan un an après l'obligation de tri des biodéchets montre des volumes collectés en hausse. Mais la qualité des flux est inégale.
Voici le paradoxe : plus on collecte, plus on risque de contaminer le compost si le tri en amont est insuffisant. Un gros flux mal trié produit plus de compost contaminé qu'un petit flux bien trié.
Les unités de compostage industriel sont dimensionnées pour traiter des volumes, pas pour gérer des contaminations plastiques complexes. Les étapes de purification existent (criblage, densimétrie optique) mais elles ont des limites sur les petites particules et elles coûtent cher.
Résultat opérationnel : beaucoup de composts commercialisés pour l'agriculture contiennent des microplastiques parce que personne dans la chaîne n'a les moyens — ou l'obligation légale — de les éliminer tous.
Le rôle des bioplastiques#
C'est un angle mort du débat public.
Les bioplastiques sont présentés comme une solution. En réalité, la mention « compostable » sur un emballage crée une confusion chez le consommateur : il jette l'emballage dans le bac à biodéchets, convaincu de bien faire.
Si l'emballage est effectivement certifié EN 13432 ET que l'unité de compostage maintient les conditions requises pendant toute la durée de dégradation — ça fonctionne. Dans les autres cas, l'emballage "compostable" se retrouve à fragmenter dans le compost, contribuant à la contamination.
L'étude de Plastics Engineering de 2024 sur le compostage industriel des emballages oxo-biodégradables identifie des métaux lourds (zinc, cuivre, chrome) dans les composts issus de ces matériaux — en plus des microplastiques. Ce sont des contaminants réglementés dans les amendements agricoles, mais les analyses de conformité ne les recherchent pas systématiquement.
Ce que ça signifie pour les agriculteurs#
Un agriculteur qui achète du compost certifié NF U44-051 (norme française) reçoit un produit qui a passé des contrôles. Mais ces contrôles ne mesurent pas la concentration en microplastiques — ce n'est pas encore un critère réglementaire obligatoire en France.
Il épand du compost contaminé. Les microplastiques s'accumulent dans son sol, couche après couche, épandage après épandage. Ils perturbent la structure du sol, la vie microbienne, le drainage. Ils transportent des polluants adsorbés (perturbateurs endocriniens, pesticides).
Et il le fait de bonne foi, avec des produits légaux, dans le cadre d'une pratique encouragée par la politique agricole française.
Les pistes de correction existantes#
Côté tri amont : la qualité du tri ménager reste la première ligne de défense. Un biodéchet sans plastique produit un compost sans microplastique. La sensibilisation, les contenants adaptés (sac en papier kraft, pas de plastique compostable pour les collectes porte-à-porte), la formation des professionnels de la restauration — c'est là que ça se joue.
Côté procédé industriel : des technologies de purification existent — criblage à mailles fines, séparation densimétrique, tri optique. Elles sont efficaces sur les particules au-dessus de 1-2 mm. En dessous, la technique bute.
Côté réglementation : la Commission européenne étudie l'introduction de seuils maximaux de microplastiques dans les amendements organiques. Ce n'est pas encore dans les textes. En attendant, aucun opérateur n'est légalement tenu de mesurer, ni de réduire.
Côté certification emballages : plusieurs États membres plaident pour une révision de la norme EN 13432, pour l'adapter aux conditions réelles de compostage (pas seulement les conditions de laboratoire idéales). La Commission n'a pas encore bougé.
Verdict#
Le tri obligatoire des biodéchets est une bonne politique. Le compostage industriel est une valorisation utile. Mais la chaîne entière est fragilisée par un problème amont non résolu : les plastiques — oxo-dégradables, compostables mal certifiés, corps étrangers mal triés — entrent dans les flux et ressortent fragmentés dans les composts.
Épandre ce compost sur des sols agricoles à grande échelle, sans mesurer ni limiter la concentration en microplastiques, c'est déplacer la pollution plutôt que la résoudre. On sort les déchets de la vue pour les enfouir dans les terres nourricières.
La réglementation doit rattraper la réalité chimique. Vite.
Sources#
- ADEME — Microplastiques en France : 3/4 des sols analysés contaminés
- ADEME Infos 2025 — Microplastiques : contamination potentiellement importante des sols français
- ADEME — Étude microplastiques dans les produits résiduaires organiques
- La France Agricole — Jusqu'à 400 kg/ha de microplastiques dans les sols agricoles
- Plastics Engineering — Oxo-Biodegradable Packaging in Industrial Composting 2024
- Bioplastics News 2025 — The Hidden Risks of Compostable Plastics in Home Composting
- Réseau Compost Citoyen — Microplastiques dans les sols : une bombe à retardement
- Zero Waste France — Bioplastiques, compostables, biosourcés : on fait le point



