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Microplastiques dans les cosmétiques : un an après l'interdiction, quel bilan ?

Par Guillaume P.

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17 octobre 2023. La Commission européenne activait le règlement (UE) 2023/2055, une restriction historique sur les microparticules de polymères synthétiques dans les produits de consommation. Pour les cosmétiques, l'entrée en vigueur était immédiate sur un point précis : les microbilles dans les exfoliants. Une victoire annoncée à grand renfort de communiqués. Sauf que le diable est dans le calendrier, et le calendrier est long.

Ce que le règlement interdit vraiment, et quand#

Le règlement 2023/2055 porte sur les microparticules de polymères synthétiques ajoutées intentionnellement à des produits, définies comme des particules dont la taille est inférieure à 5 millimètres dans au moins une dimension. La restriction vise une concentration égale ou supérieure à 0,01 % en masse.

Mais les délais d'application varient considérablement selon le type de cosmétique. Les microbilles dans les produits exfoliants rinçables étaient effectivement interdites dès le 17 octobre 2023. C'est la seule application immédiate.

Pour le reste, le calendrier est progressif :

  • Octobre 2027 : produits cosmétiques rinçables contenant des microplastiques sous d'autres formes
  • Octobre 2029 : produits cosmétiques non rinçables
  • Octobre 2035 : maquillage, produits pour lèvres et ongles (avec une obligation d'étiquetage dès 2031)

Traduction concrète : en 2026, la majorité des produits cosmétiques contenant des microplastiques intentionnels restent parfaitement légaux. Les fonds de teint, les rouges à lèvres, les crèmes non rincées, les eye-liners, tout ce segment est encore dans la zone grise jusqu'à la fin de la décennie.

Les microbilles, arbre qui cache la forêt#

La victoire sur les microbilles mérite d'être relativisée. Ces particules sphériques utilisées comme agents exfoliants dans les gels douche et nettoyants visage étaient déjà dans le collimateur de nombreux pays avant 2023. Les États-Unis les avaient interdites dans les cosmétiques rinçables dès 2015 via le Microbead-Free Waters Act. Le Royaume-Uni, le Canada et plusieurs autres pays avaient suivi. Les grandes marques (L'Oréal, Unilever, Procter & Gamble) avaient majoritairement reformulé leurs gammes bien avant l'entrée en vigueur du règlement européen, pour éviter d'avoir à gérer des chaînes d'approvisionnement différenciées selon les marchés.

L'interdiction de 2023 a donc surtout éliminé les acteurs de second rang qui traînaient des pieds. Elle ne représente pas une transformation de fond de l'industrie cosmétique européenne.

Les paillettes : un sujet brûlant sans solution satisfaisante#

Le cas des paillettes illustre parfaitement les limites du dispositif. Ces particules de polyester ou de polyéthylène téréphtalate, omniprésentes dans les cosmétiques de maquillage et les produits corporels de fête, sont des microplastiques au sens du règlement. Elles sont visées par l'interdiction de 2035 pour les maquillages.

Face à cette échéance, l'industrie a investi dans des alternatives présentées comme "biodégradables" : paillettes à base de cellulose, d'amidon de maïs ou de mica synthétique. Le problème : la biodégradabilité de ces matériaux est conditionnelle. Elle se produit dans des conditions précises de température, d'humidité et de micro-organismes disponibles, conditions qui ne sont généralement pas réunies dans un environnement aquatique naturel. Une paillette de cellulose qui finit dans une rivière peut mettre des années à se dégrader, et libérer dans l'intervalle des fragments problématiques.

La distinction entre "biodégradable en conditions de laboratoire" et "biodégradable dans l'environnement réel" est systématiquement absente des communications marketing, ce qui rend difficile pour le consommateur d'évaluer la réelle amélioration environnementale.

Les contournements industriels documentés#

Au-delà des paillettes, plusieurs vecteurs de contournement ont été identifiés par des chercheurs et associations.

Le premier est le recours aux polymères liquides ou semi-liquides. Le règlement vise les microparticules solides. Certains fabricants ont reformulé leurs produits en substituant des polymères solubles ou des émulsions polymériques à des microparticules solides. Ces formes ne sont pas couvertes par le règlement actuel, mais leurs effets sur les écosystèmes aquatiques restent peu documentés.

Le deuxième contournement concerne les dérogations techniques. Le règlement prévoit des exemptions pour certains usages professionnels, industriels ou agricoles. Des flux de produits contenant des microplastiques intentionnels continuent donc de circuler légalement dans des contextes para-cosmétiques.

Le troisième point de vigilance est l'application aux petits fabricants. Le règlement s'impose à tous les acteurs mettant des produits sur le marché de l'Union européenne, y compris les importateurs de marques non européennes. Mais la capacité de contrôle des douanes et des autorités de surveillance du marché reste limitée. Les produits importés hors circuit des grandes enseignes, notamment via les marketplaces en ligne, échappent largement aux vérifications.

Ce que les contrôles révèlent, ou plutôt ne révèlent pas#

La Commission européenne ne publie pas de données consolidées sur les infractions au règlement 2023/2055 dans les cosmétiques. Les autorités nationales de contrôle, en France la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes), effectuent des contrôles, mais les résultats relatifs spécifiquement aux microplastiques cosmétiques ne sont pas systématiquement isolés dans les rapports publics.

Les associations de protection des consommateurs et les ONG environnementales ont comblé partiellement ce vide en conduisant leurs propres analyses. Des tests menés par des laboratoires indépendants en 2024 et 2025 ont révélé la présence de polymères synthétiques dans des produits dont les formulations affichent "sans microplastiques" ou "éco-formulé", preuve que la communication marketing précède parfois la réalité chimique.

Les 500 000 tonnes que la réglementation veut éviter#

La Commission européenne estimait qu'en l'absence de restriction, les microplastiques intentionnellement ajoutés aux produits représenteraient 500 000 tonnes libérées dans l'environnement sur vingt ans. C'est la justification quantitative de la réforme.

Ce chiffre agrège toutes les applications couvertes par le règlement, pas seulement les cosmétiques. Dans la seule filière cosmétique, l'ECHA (Agence européenne des produits chimiques) estimait à 4 200 tonnes par an les émissions liées aux produits rincés, et à 12 700 tonnes celles des produits non rincés. Ramené au marché cosmétique européen évalué à 80 milliards d'euros annuels, cela signifiait que chaque consommateur français relâchait plusieurs centaines de grammes de microplastiques cosmétiques par an dans l'environnement aquatique, principalement via les produits non rincés (sérums, crèmes, maquillages).

Le marché des alternatives biodégradables commence à se structurer. Les fabricants de paillettes à base de cellulose, d'amidon ou de cires naturelles ont vu leurs capacités de production tripler entre 2023 et 2025. Les prix restent 2 à 3 fois supérieurs aux microplastiques synthétiques (coût unitaire : 15 à 25 euros par kilogramme contre 5 à 8 euros), ce qui explique que seuls les produits haut de gamme ont amorcé la transition volontaire.

Avec l'interdiction des seules microbilles en 2023, l'impact réel sur ces volumes reste marginal à court terme. La vraie rupture viendra en 2029, si les interdictions sont effectivement appliquées et si les alternatives proposées sont réellement moins impactantes.

Ce que le consommateur doit surveiller#

Pour l'acheteur qui veut aller au-delà des déclarations des marques, quelques repères concrets : la liste INCI (International Nomenclature of Cosmetic Ingredients) reste le meilleur outil. Les termes à surveiller incluent Polyethylene, Nylon-12, Nylon-6, Acrylates Copolymer, Carbomer, et les formulations en "Poly-" suivies d'un nom de polymère synthétique.

Les applications de scan de cosmétiques comme Yuka ou INCI Beauty intègrent progressivement des signalements sur les polymères problématiques, mais leur base de données n'est pas exhaustive et certains polymères émergents ne sont pas encore référencés.

En attendant 2029, les cosmétiques sans microplastiques dans les produits non rincés restent volontaires et marginaux. La réglementation européenne a posé les fondations, mais la maison n'est pas encore construite.


Pour comprendre les enjeux plus larges de la pollution plastique et des PFAS dans les produits du quotidien : Microplastiques dans les biodéchets et composts, PFAS dans les cosmétiques, Plastiques biodégradables et compostables : quelle différence ?.

Sources#

GP

Guillaume P.

Rédacteur spécialiste web & tech

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