D'ici 2030, entre 6 000 et 8 000 avions commerciaux seront mis hors service, chacun avec plus de 20 tonnes de composites carbone à bord. Un A350 en contient à lui seul environ 50 % en masse structurelle. On parle de volumes qui n'existaient pas il y a vingt ans parce que la fibre de carbone elle-même n'était pas encore omniprésente dans les fuselages. Et jusqu'à récemment, la réponse de l'industrie à la question "qu'est-ce qu'on en fait ?" était : rien. Ou plutôt, l'enfouissement.
En 2026, ça commence à changer. Pas suffisamment vite, pas encore à l'échelle qu'il faudrait. Mais les filières industrielles qui n'existaient pas existent maintenant, et certaines d'entre elles sont françaises.
Le problème : un matériau extraordinaire, impossible à recycler avec les outils classiques#
La fibre de carbone, c'est de la résine (époxy ou polyester) renforcée de filaments de carbone orientés. Ce composite est cinq fois plus léger que l'acier pour une résistance équivalente. C'est pour ça que l'aéronautique en raffole depuis les années 1990 et que l'automobile de sport l'utilise depuis encore plus longtemps. À l'image du recyclage chimique des plastiques, la fibre de carbone exige des procédés spécifiques que le tri mécanique classique ne peut pas traiter.
Le problème : les méthodes classiques de recyclage plastique ne fonctionnent pas sur ces matériaux. On ne peut pas fondre un composite carbone comme du PET. La résine thermodurcissable ne revient pas à l'état liquide sous l'effet de la chaleur. La fibre et la matrice sont solidarisées de façon quasi irréversible.
Résultat : pendant des décennies, les déchets de fabrication (les chutes, les rebuts, les pièces défectueuses) et les composites en fin de vie ont massivement atterri en décharge ou dans des incinérateurs. Pour un matériau qui a coûté entre 20 et 50 euros le kilo à produire, c'est un gaspillage économique et environnemental difficile à défendre.
La quantité de déchets issus de polymères renforcés de fibres de carbone est estimée à environ 50 000 tonnes par an à l'échelle mondiale en 2024, dont une fraction issue de la fabrication (chutes, rebuts) et une part croissante d'appareils en fin de vie. Les projections pour 2030 tablent sur 30 kilotonnes de fibres recyclées consommées chaque année. Le marché mondial du recyclage de carbone devrait atteindre environ 310 millions de dollars à cette date, selon MarketsandMarkets.
En France, les projections pour la seule filière aéronautique s'établissent autour de 2 500 tonnes de déchets composites par an, en forte hausse sur les chiffres des années 2010.
Pyrolyse et solvolyse : deux voies qui ne se ressemblent pas#
La pyrolyse : brûler pour extraire#
La pyrolyse consiste à chauffer le composite dans une atmosphère pauvre en oxygène, à des températures entre 400 et 700 degrés Celsius. La résine se décompose, la fibre de carbone reste. On récupère une fibre "recyclée" dont les propriétés mécaniques sont partiellement préservées.
Avantage : le procédé est industriellement mature. Des acteurs comme Carbon Conversions Inc. ou Gen2Carbon en Grande-Bretagne produisent chaque année environ 2 000 tonnes de fibres par pyrolyse. Le marché global de recyclage par pyrolyse dépasse la capacité de 6 000 tonnes par an.
Limite : la pyrolyse dégrade les fibres. Selon les études publiées, les fibres récupérées par pyrolyse présentent une résistance en traction inférieure d'environ 10 à 20 % par rapport aux fibres vierges. On peut les réutiliser dans des applications moins critiques, pas dans des structures primaires d'avion.
La solvolyse : dissoudre sans dégrader#
La solvolyse utilise des solvants chimiques, dans des conditions de température et de pression contrôlées, pour décomposer sélectivement la résine. La fibre de carbone est récupérée intacte. Les solvants sont régénérés et réutilisés dans le processus.
C'est là que ça devient intéressant. La solvolyse préserve les propriétés mécaniques des fibres, ce qui ouvre la porte à une réutilisation dans des applications structurelles. Elle est aussi plus intéressante sur le plan du bilan carbone que la pyrolyse : moins d'énergie, moins d'émissions, pas de combustion.
En Pays de la Loire, Airbus et Veolia ont développé dès 2014 un projet de réacteur de solvolyse pré-industriel. C'est l'un des premiers consortiums de cette taille à s'attaquer sérieusement au problème. Le passage à l'échelle industrielle reste le point de friction : un réacteur pilote, c'est encore très loin d'un flux de 2 500 tonnes par an.
(J'ai vu passer des démonstrations de "procédé révolutionnaire" au rythme d'à peu près deux par an depuis 2018. Ce qui change en 2026, c'est qu'on a enfin des installations qui tournent, pas juste des labos.)
Fairmat : l'approche française qui casse les codes#
Fairmat, startup fondée à Paris, a choisi une troisième voie. Pas de pyrolyse, pas de solvolyse : une découpe mécanique brevetée qui transforme les déchets composites en chips de quelques centaines de micromètres d'épaisseur, réassemblées avec de la résine pour produire de nouveaux matériaux.
L'usine de Nantes, opérationnelle depuis début 2023, vise une capacité de production de 5 000 tonnes de matériaux recyclés par an. La startup a levé près de 100 millions d'euros depuis sa création, dont une série B de 51,5 millions au printemps 2025. En 2025, elle a dévoilé une technologie au plasma froid, baptisée Infinity Recycling, capable de récupérer la fibre dans un état quasi vierge.
Surtout, Fairmat a signé un contrat de R&D avec Tarmac Aerosave, spécialiste du démantèlement d'avions, pour le recyclage des composites carbone d'appareils en fin de vie. C'est le chaînon manquant : relier le démantèlement à la valorisation du produit.
Les composites Fairmat sont utilisés dans des applications sportives, du mobilier, du prototypage rapide. Pas encore dans des structures primaires d'avion, mais le positionnement de la startup est clair : rendre les composites recyclés économiquement accessibles pour sortir du cercle vicieux "matière trop chère à recycler, donc on enterre".
Ce qui bloque encore le passage à l'échelle#
La capacité globale de recyclage de composites carbone est aujourd'hui d'environ 6 120 tonnes par an dans le monde. Face à des volumes de déchets estimés à 50 000 tonnes annuelles, le gap est évident. Voici ce qui empêche de le combler rapidement.
L'approvisionnement est fragmenté. Les déchets de fabrication sont relativement homogènes et prévisibles : ils sortent en continu des lignes de production Airbus, BMW, Lamborghini. Les composites en fin de vie, eux, sont hétérogènes : mélanges de résines, présence de métaux, contaminations diverses. Trier et préparer ces flux coûte cher.
La qualification aéronautique est un mur. Pour qu'une fibre recyclée entre dans un composite destiné à une structure primaire d'avion, elle doit passer par un processus de qualification qui prend des années et coûte des millions. Les acteurs du secteur savent produire de la fibre recyclée ; ils ne savent pas encore la certifier pour les usages les plus critiques. L'automobile est moins exigeante sur ce point, ce qui explique pourquoi les débouchés démarrent par là.
Le coût reste supérieur à la fibre vierge dans certains cas. C'est le paradoxe de la circularité : si recycler coûte plus cher que produire du neuf, le marché ne suit pas spontanément. La filière REP des engins de pêche a montré que sans contrainte réglementaire ou incitation économique, les acteurs ne s'organisent pas seuls. Le secteur des composites carbone n'a pas encore de cadre REP comparable.
Les débouchés intermédiaires qui font tenir la filière#
En attendant que les certifications aéronautiques ouvrent les appareils du futur aux fibres recyclées, la filière vit grâce à des applications moins critiques : pièces automobiles non structurelles, articles de sport haut de gamme, prototypage, mobilier design.
La logique est similaire à ce qu'on voit dans d'autres filières de matériaux haute valeur, comme le nylon recyclé issu des filets de pêche fantômes : un matériau coûteux à produire, une filière de collecte à construire, des débouchés à développer progressivement.
L'automobile est le vrai débouché de court terme. BMW intègre des composites carbone dans ses séries i depuis 2013. La question du recyclage en fin de vie de ces véhicules commence à se poser concrètement : les premières BMW i3 ont maintenant plus de dix ans. Ce n'est pas un volume énorme, mais c'est un test grandeur nature pour les filières de recyclage.
La construction circulaire explore aussi des pistes avec les composites recyclés pour des applications de renfort structural léger. Le secteur du bâtiment a des volumes, une moindre contrainte de qualification que l'aéronautique, et une pression réglementaire croissante sur le réemploi des matériaux.
Sources#
- La French Fab - Comment Fairmat recycle les fibres de carbone - Présentation du procédé, capacité usine Nantes, levées de fonds
- JEC Composites - Fairmat et Tarmac Aerosave : contrat R&D recyclage - Partenariat démantèlement avions en fin de vie
- MarketsandMarkets - Recycled Carbon Fiber Market 2030 - Projections marché 0,31 milliard USD, CAGR 13,3 %
- ScienceDirect - Comprehensive overview recycled carbon fiber from composite waste - Volumes de déchets 50 kt/an, capacités de recyclage mondiales
- IMT - Recyclage des matériaux carbone : bientôt un cycle vertueux ? - Comparaison pyrolyse / solvolyse, bilan carbone
- Environnement Magazine - Composites recyclage par solvolyse - Principe solvolyse, avantages sur la pyrolyse



