Chaque année en France, 40 milliards de mégots de cigarettes sont jetés sur le sol. Sur les trottoirs, dans les caniveaux, sur les plages. Un mégot met plus de 10 ans à se décomposer naturellement. Pendant ce temps, il lixivie ses substances toxiques — nicotine, métaux lourds, plastique du filtre — dans les sols et les eaux. C'est l'un des déchets les plus répandus et les moins pris en charge. La France tente désormais de construire une filière de recyclage des mégots digne de ce nom. Tour d'horizon d'un secteur en pleine structuration.
Le mégot, c'est avant tout un filtre en acétate de cellulose — souvent assimilé à du plastique — imbibé de résidus de tabac. Ce petit objet concentre plusieurs types de pollutions dans un format miniature, ce qui le rend difficile à collecter et complexe à traiter.
Les acteurs pionniers : MéGO, Écomégot, TchaoMégot
En l'absence d'une filière publique structurée pendant longtemps, des entreprises privées ont pris l'initiative.
MéGO! est sans doute la plus connue. Basée à Bourg-Blanc, près de Brest, cette entreprise bretonne collecte les mégots en Île-de-France et dans d'autres zones urbaines, les massifie, puis les transforme dans son usine en mobilier urbain — bancs, jardinières, cendriers. Le processus de recyclage se fait sans produits chimiques, grâce à de l'eau de pluie réutilisée en circuit fermé. Un process propre pour un déchet sale.
Écomégot propose un service de collecte pour les entreprises et les collectivités, avec fourniture de cendriers connectés et suivi des volumes collectés. L'entreprise valorise les mégots collectés en carburant de substitution (combustible dérivé de déchets, CDD) ou en matières premières pour l'industrie.
TchaoMégot complète l'offre, avec une approche axée sur la dépollution des espaces publics et la sensibilisation des usagers.
Ces acteurs ont en commun de s'adresser principalement aux professionnels : entreprises, restaurants, administrations, collectivités. La collecte à domicile ou sur l'espace public reste marginale.
La loi AGEC change la donne depuis 2021
Le tournant réglementaire est arrivé avec la loi AGEC (Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire) et son décret d'application sur la filière tabac. Depuis 2021, les fabricants de cigarettes sont soumis à une obligation de Responsabilité Élargie du Producteur (REP) pour les déchets liés à leur produit — dont les mégots. Alcome, l'éco-organisme agréé par l'État pour la filière tabac en août 2021, pilote l'organisation et le financement du système.
Concrètement :
- Les fabricants doivent financer la collecte et le recyclage des mégots via Alcome
- Les entreprises et lieux publics sont tenus d'installer des cendriers dédiés pour limiter les jets sauvages
Cette évolution réglementaire donne enfin une base financière solide à la filière. Alcome perçoit une éco-contribution auprès des fabricants, et la redistribue pour financer les solutions de collecte sur le territoire.
Quelles solutions pour les entreprises ?
Les entreprises sont en première ligne des nouvelles obligations. Voici ce qui change concrètement pour elles :
- Obligation de mettre à disposition des cendriers à l'entrée des locaux et dans les zones fumeurs
- Possibilité de faire appel à des prestataires spécialisés (MéGO, Écomégot, La Bonne Collecte...) pour la collecte et le recyclage certifié
- Traçabilité : les prestataires fournissent des bordereaux de suivi permettant de justifier la bonne gestion du déchet
Pour les entreprises qui cherchent à structurer leur démarche de recyclage, il est utile de replacer la gestion des mégots dans une approche plus globale — notre guide sur l'économie circulaire et ses principes peut servir de cadre.
Qu'est-ce que l'on fait des mégots collectés ?
Une fois collectés et massifiés, les mégots peuvent être valorisés de plusieurs façons :
Valorisation matière : le filtre en acétate de cellulose peut être refondu pour produire des granulés plastiques, utilisés dans la fabrication de mobilier urbain ou de matériaux de construction. C'est la voie suivie par MéGO!.
Valorisation énergétique : les mégots peuvent être brûlés dans des unités de valorisation énergétique à haut rendement, où leur pouvoir calorifique non négligeable est exploité comme combustible de substitution.
Compostage du tabac : dans certains procédés, les résidus de tabac (séparés du filtre) peuvent être compostés, sous réserve d'une désintoxication préalable pour neutraliser la nicotine.
Aucune de ces solutions n'est parfaite. La valorisation matière reste la plus vertueuse en termes d'économie circulaire, mais elle nécessite des volumes importants et une qualité de collecte suffisante.
Les défis qui restent devant la filière
Malgré les progrès, plusieurs obstacles freinent le développement de la filière :
Le geste de collecte : la grande majorité des mégots sont encore jetés au sol, pas dans un cendrier. Changer ce comportement nécessite à la fois des infrastructures (plus de cendriers dans les espaces publics) et une sensibilisation durable.
La dispersion : contrairement à d'autres déchets, les mégots sont éparpillés sur tout le territoire, ce qui rend leur collecte coûteuse. Concentrer les volumes dans les zones urbaines denses est logistiquement plus rentable que de couvrir les zones rurales.
Le financement à grande échelle : même avec la REP tabac, les ressources disponibles restent limitées face aux volumes à traiter. 40 milliards de mégots par an, c'est un gisement considérable — mais aussi un défi logistique de taille.
La loi AGEC a déjà transformé plusieurs filières en France, comme le montre notre article sur le bilan AGEC et les nouvelles obligations 2025-2026.
Conclusion
La filière de recyclage des mégots en France existe, elle se structure et elle a désormais une base réglementaire solide grâce à la REP tabac. Les acteurs comme MéGO, Écomégot et TchaoMégot ont montré que c'est techniquement faisable. Le vrai défi des prochaines années est de changer d'échelle : passer de quelques millions de mégots collectés à plusieurs milliards, et surtout de convaincre les fumeurs de ne plus jeter leur mégot au sol. Une transformation qui se jouera autant dans les comportements que dans les infrastructures.
Sources
- MéGO — Collecte et recyclage des mégots de cigarettes — Présentation de la filière MéGO et de son procédé de valorisation
- Écomégot — Loi AGEC 2025 : obligations entreprises et gestion des mégots — Détail des nouvelles obligations réglementaires
- La Bonne Collecte — Collecte et recyclage des mégots en entreprise — Solutions pour les professionnels



