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Panneaux solaires en fin de vie : la première vague de recyclage arrive

Par Guillaume P.

8 min de lecture
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Les premiers panneaux solaires installés massivement en France datent des années 2005-2010. Leur durée de vie moyenne est 25 à 30 ans. En 2030-2035, les premiers gisements arrivent en fin de vie. Aujourd'hui en 2026, nous entrons dans la phase pionnière : un petit nombre de panneaux demandent un recyclage, mais les experts prévoient 30 000 à 50 000 tonnes par an d'ici 2030 en France. J'ai visité un centre de tri en Provence en 2023, et les équipes avaient déjà du mal à absorber les volumes en croissance. À l'époque, moins de 20 panneaux par jour arrivaient. Et ça parait dérisoire, mais même à 20 par jour avec un équipement classique, tu es déjà contre la montre. Demain, ce sera 200.

Contrairement aux batteries lithium, la filière de recyclage des panneaux solaires n'existe quasi pas en France. Seul Soren opère un centre viable. Les autres panneaux finissent stockés ou envoyés en déchetterie sans valorisation.

Composition des panneaux solaires et valeur recyclable#

Un panneau solaire typique pèse 15 à 20 kg et se compose de :

  • Verre (75% du poids) : couche protectrice supérieure, passivante.
  • Silicium cristallin (8%) : les cellules photovoltaïques, le cœur technologique.
  • Aluminium (8%) : cadre porteur, jointage.
  • Cuivre (2 à 3%) : câblages internes, contacts.
  • Ethylene-vinyl acetate (EVA) (3%) : polymère d'encapsulation reliant les matériaux.

Aujourd'hui seuls le verre et l'aluminium se recyclent facilement via les filières standard. Le verre usé part généralement en remblais ou en matière première secondaire pour l'industrie verrière. L'aluminium suit la filière classique du recyclage des métaux.

La vraie valeur réside dans le silicium cristallin. Or, le silicium est actuellement très difficile à valoriser après un panneau usé. La technologie dominante (silicium cristallin monocristallin ou polycristallin) ne se sépare pas simplement du reste via des procédés mécaniques classiques. Il faut dissoudre l'EVA et les contacts, opération chimiquement coûteuse et peu rentable à petite échelle.

Selon IRENA, si 100% des panneaux solaires usés étaient recyclés, on pourrait récupérer 1 200 tonnes de silicium par an en France d'ici 2030, 1 700 tonnes de verre, 200 tonnes de cuivre.

Actuellement, le coût de récupération du silicium (3 à 5 euros/kg) dépasse sa valeur marchande (1 à 2 euros/kg). C'est déficitaire. Et honnêtement, je sais pas si la pureté atteinte sur le marché viable avant 2030. Les procédés existent, mais à quel prix ?

Soren : l'unique joueur viable en France#

Soren, fondée en 2023, est une startup lyonnaise qui opère le premier et seul centre de recyclage des panneaux solaires en France. La technologie : démontage mécanique suivi d'une dissolution chimique douce de l'EVA et séparation des matériaux.

Le processus validé :

  1. Broyage mécanique initial.
  2. Séparation verre / métaux via tables vibratoires.
  3. Dissolution thermique douce de l'EVA (130°C).
  4. Extraction du silicium, rinçage, récupération en poudre.
  5. Tri granulométrique finalisé.

Rendements matière : 95% du verre récupéré en qualité déchet ; 80% du silicium ; 98% de l'aluminium. Les retours en silicium ne sont pas (encore) de pureté suffisante pour refaire des cellules solaires. Soren les valorise en silicium pour l'industrie sidérurgique (alliages), qui paye 2 à 3 euros/kg. Le différentiel avec le coût de traitement (4 euros/kg) est très serré.

Soren a levé 15 millions d'euros en 2024 pour monter à une capacité de 5 000 tonnes/an fin 2025. L'usine est située à Villeurbanne (Rhône-Alpes), idéalement positionnée vis-à-vis des gisements : région lyonnaise, Provence (solaire massif), Auvergne-Rhône-Alpes (installations anciennes).

Le modèle économique repose actuellement sur :

  • Tipping fees (frais de dépôt, 200 à 300 euros/tonne) payés par les installations photovoltaïques ou les gestionnaires de déchets.
  • Vente de matières (verre, métaux, silicium) : 50 à 100 euros/tonne grossièrement.
  • Subventions publiques : ADEME (investissements), fonds verts régionaux.

Horizon rentabilité intrinsèque : pas avant 2028-2030, dépend de l'augmentation des volumes et de la hausse prévisible du coût de la mise en décharge / incinération (quand les tipping fees augmentent).

Situation européenne : l'Italie avance, la Suisse se ferme#

Italie : opère Ecoparts (Piedmont), Ricom (Sicile), centres spécialisés dans le recyclage de panneaux. Volume estimé : 3 000 à 5 000 tonnes/an. Réglementation RAEE (déchets électriques) plus stricte que la France.

Suisse : PVrecycle depuis 2017 a traité 15 000 tonnes cumulées. Modèle suisse : cotisation obligatoire lors de l'installation (5 à 10 francs suisses par m²). Système type « éco-organisme » : les installateurs cotisent, les centres de traitement sont financés collectivement. Résultat : 75% des panneaux usés suisses sont recyclés.

Allemagne : plusieurs petits acteurs (ERP, Veolia pilotes). Filière moins mature qu'en Suisse. Manque incitation réglementaire.

France : Soren est quasi seule (Veolia expérimente, Suez évalue). Régime REP (responsabilité élargie du producteur) n'existe pas pour les panneaux solaires. Les installateurs ne sont pas tenus de financer un recyclage. D'où situation actuelle : panneaux usés = stockage garage ou déchetterie, pas recyclage.

Attentes réglementaires et délais#

Une filière REP panneaux solaires est discutée depuis 2022 au niveau ministériel (ADEME, ministère Transition écologique). Calendrier probable :

  • 2026-2027 : consultation parties prenantes, cahier des charges du nouvel éco-organisme.
  • 2027-2028 : lancement obligation cotisation pour fabricants / installateurs de panneaux.
  • 2028-2030 : montée en capacité des centres de recyclage, atteinte des 80-90% de taux de recyclage ciblé.

Pour comparaison, la filière textile a mis 4 ans entre sa création (loi AGEC 2020, effectif 2023) et sa montée en charge. La filière panneaux solaires pourrait suivre un calendrier identique.

Législativement, le PPWR (Packaging and Packaging Waste Regulation) ne concerne pas les panneaux (c'est spécifiquement emballages). Mais une directive DEEE révisée (déchets électriques) pourrait à terme y inclure panneaux. Actuellement, le statut juridique est flou : certains les considèrent DEEE, d'autres les sortent de cette catégorie du fait de leur composition unique.

Enjeux économiques et d'approvisionnement#

La paradoxe du silicium#

Le silicium purifié pour industrie microélectronique / panneaux solaires coûte très cher à produire (énergie pour fusion, raffinage chimique). Mais le silicium recyclé ne peut pas (encore) être porté au même niveau de pureté en passant par des procédés simples. D'où paradoxe : on a du silicium abondant en fin de vie de panneaux, mais difficile à valoriser haute qualité.

Prochaines étapes technologiques (horizon 2028-2030) :

  • Amélioration du raffinage chimique par dissolution sélective (protocoles Soren en expérimentation).
  • Développement de cellules « second grade » utilisant silicium partiellement recyclé (95% de pureté au lieu de 99,9999%).
  • Partenariats entre recycleurs et fabricants de panneaux pour boucles fermées (producteurs reprennent silicium recyclé pour leurs propres productions).

Compétition avec l'import#

Les panneaux solaires neufs importés d'Asie intègrent silicium vierge bon marché. Pour qu'un cycle de recyclage français soit compétitif, il faut que le silicium recyclé atteigne une parité prix acceptable avec le silicium neuf importé. Cela suppose soit :

  • Augmentation drastique du prix du silicium neuf (pénurie, taxation carbone).
  • Baisse significative du coût de recyclage (économies d'échelle, technologie mieux optimisée).
  • Préférence affichée pour panneaux « circulaires » (premium de vente).

Maillage avec la valorisation des déchets et la criticité des matériaux#

Le recyclage des panneaux solaires s'inscrit dans un contexte d'indépendance énergétique. La transition énergétique requiert du lithium (batteries électriques), du cobalt, du nickel. Tous sont concentrés géographiquement : Chine pour terres rares, Australie/Congo pour lithium/cobalt.

Le silicium n'est pas critique (abondant en croûte terrestre), mais l'énergie pour le purifier l'est. Un cycle de recyclage qui valorise le silicium de panneaux usés réduit la dépendance à la nouvelle production énergivore et rend le système énergétique plus circulaire.

Points chauds et risques#

Risque export illégal : certains panneaux usés pourraient être exportés vers Afrique ou Asie du Sud, où ils sont soit remis en service (risqué s'ils dégradés), soit démontés par travail informel (exposition amiante, cadmium si panneaux très anciens). Régulation par traçabilité (numéros de série, registres) nécessaire.

Risque amiante : les panneaux très anciens (pré-2000) pouvaient contenir amiante en isolation. Classification avant recyclage obligatoire.

Risque chimique : dissolution de l'EVA produit des vapeurs. Sécurité au travail critique (ventilation, EPI).

Bilan et perspectives#

La filière de recyclage des panneaux solaires en France naît à peine. Soren est un pionnier solide, mais reste une seule entité avec capacité 5 000 tonnes/an. Dans 5 ans, on prévoit 30 000 tonnes de panneaux en fin de vie. Il faut donc multiplier les capacités par 6.

Les leviers :

  1. Créer la filière REP : obligation de financer le recyclage pour producteurs et installateurs.
  2. Améliorer la technologie : augmenter le taux de récupération du silicium et sa pureté.
  3. Créer des débouchés : partenariats avec fonderies, fabricants de panneaux pour boucles fermées.
  4. Éduquer : installer une culture de récupération, éviter l'export illégal.

Le solaire progresse plus lentement que les batteries, mais c'est normal : urgence énergétique d'abord, fin de vie des premiers équipements après 25 ans.

La première vague de recyclage de panneaux solaires est bien lancée avec Soren. Les industriels regardent et planifient. D'ici 2030, le marché aura mûri : filière REP probablement en place, 3-4 acteurs nationaux, taux de collecte 70-80%, silicium recyclé intégré dans nouvelles productions. Un exemple classique de transition circulaire : première 25 années en achat-et-oubli, prochaines 25 années en boucles de valorisation.

GP

Guillaume P.

Rédacteur spécialiste web & tech

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