Le recyclage du papier-carton en France affiche un taux supérieur à 90 % pour les emballages industriels — bien au-delà de l'objectif européen de 75 % fixé pour 2025. Parmi toutes les filières de recyclage en France, le papier-carton fait figure de référence. Mais derrière ce chiffre impressionnant, comment fonctionne réellement cette filière ? Quelles sont ses limites physiques ? Et que deviennent les vieux cartons une fois jetés dans le bac jaune ?
Une filière déjà au-dessus des objectifs européens
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Selon REVIPAC et l'ADEME, le taux de recyclage des emballages papier-carton dépasse les 90 % en France — 15 points au-dessus de l'objectif de 75 % fixé par le règlement européen PPWR pour 2025, et déjà 5 points au-dessus de la cible de 85 % prévue pour 2030.
Ce résultat s'explique par la nature même du matériau. Le papier-carton est léger, facilement identifiable par les consommateurs et doté d'une valeur marchande qui incite les acteurs économiques à le collecter. Les emballages industriels et commerciaux — caisses de transport, cartons ondulés, sacs — représentent environ 80 % des tonnages et bénéficient d'un circuit de collecte particulièrement efficace.
Côté ménager, le tableau est plus nuancé. Citeo chiffre le taux de recyclage des papiers graphiques (journaux, magazines, prospectus) à environ 60 %, soit un million de tonnes traitées. Le gisement est en baisse structurelle : la numérisation des usages, la suppression des catalogues de vente et l'abandon progressif des imprimés publicitaires ont fait chuter les volumes de 23 % en un an.
Du bac jaune à la bobine : le procédé de recyclage
Le parcours du papier-carton recyclé suit une chaîne industrielle bien rodée, en six étapes principales.
Collecte et tri
Tout commence dans le bac de tri. Les papiers et cartons collectés sont acheminés vers des centres de tri, où ils sont classés en deux grandes familles : les « basses sortes » (carton ondulé, journaux, papiers mêlés) et les « belles sortes » (chutes d'imprimerie, papiers de bureau peu imprimés). Ils sont ensuite compactés en balles de 500 kg à une tonne, puis expédiés vers les papeteries.
Pulpage : le retour à la fibre
La balle de papier est plongée dans un pulpeur — une immense cuve cylindrique remplie d'eau chaude et d'adjuvants. Un agitateur puissant brasse le mélange pour rompre les liaisons entre les fibres de cellulose. Le papier se désagrège et forme une pâte épaisse en suspension dans l'eau. Les corps étrangers (agrafes, plastiques, colles) sont isolés à ce stade.
Épuration
La pâte passe ensuite par deux systèmes de nettoyage. Le filtrage élimine les impuretés selon leur taille. Le cyclonage — une rotation très rapide comparable à une centrifugeuse — sépare les particules selon leur densité. Les éléments lourds (sable, agrafes) sont projetés vers la périphérie, tandis que les fibres légères restent au centre.
Désencrage par flottation
Pour obtenir une pâte blanche, il faut retirer l'encre. On injecte de l'eau oxygénée ou du savon dans la pâte, puis on y fait circuler des bulles d'air. Les particules d'encre s'accrochent aux bulles et remontent à la surface sous forme d'écume — la « boue de désencrage » — qui est aspirée et évacuée. Ce procédé de flottation est indispensable pour recycler journaux et magazines en papier blanc.
Blanchiment et mélange
La pâte désencrée subit un traitement au peroxyde d'hydrogène pour retrouver sa blancheur. Elle est ensuite mélangée à une proportion de fibres vierges pour renforcer sa résistance mécanique. Le dosage varie selon le produit final visé : un carton d'emballage tolère davantage de fibres recyclées qu'un papier d'impression haut de gamme.
Fabrication de la nouvelle feuille
Les fibres sont déposées sur une toile en mouvement où elles s'égouttent pour former une feuille humide. Celle-ci est pressée entre des rouleaux, puis séchée sur des cylindres chauffés à la vapeur. La feuille finie est enroulée en bobine, prête à être expédiée chez l'imprimeur ou le fabricant d'emballages.
Cinq à sept cycles : la limite physique des fibres
Le papier-carton n'est pas recyclable à l'infini. À chaque passage dans le pulpeur, les fibres de cellulose raccourcissent et perdent en résistance. Après cinq à sept cycles, elles deviennent trop courtes pour former une feuille solide. Le carton ondulé, dont les fibres sont plus longues et robustes, peut supporter jusqu'à dix recyclages.
C'est pourquoi l'industrie papetière complète systématiquement la pâte recyclée avec des fibres vierges issues du bois. Aujourd'hui, la fibre recyclée représente 60 % de la matière première utilisée par les papetiers français — le bois couvre les 40 % restants. Cet équilibre garantit la qualité du produit fini tout en maximisant la valorisation des matières récupérées.
Un marché des matières premières sous tension
Le cours du carton recyclé reflète les tensions du marché mondial. En 2025, le carton ondulé recyclé oscillait entre 140 et 160 euros la tonne, contre plus de 250 euros pour le carton kraft neuf. Les analystes de Copacel et PAP'ARGUS anticipent une stabilisation dans une fourchette de 140 à 260 euros la tonne jusqu'en 2026.
La filière française compte 72 entreprises qui produisent environ 8 millions de tonnes de produits papier-carton par an. L'ADEME recense 810 sites de collecte et de préparation sur le territoire. Ce maillage dense explique en partie les performances de recyclage : la proximité entre les points de collecte et les papeteries réduit les coûts logistiques et l'empreinte carbone du transport.
Les bons gestes pour un recyclage efficace
Même avec une filière aussi performante, la qualité du tri en amont reste déterminante. Un carton souillé de nourriture perturbe le pulpage. Un emballage composite (carton + plastique + aluminium, comme une brique alimentaire) complique le processus d'épuration.
Quelques règles simples pour contribuer à l'économie circulaire du papier-carton :
- Aplatir les cartons avant de les déposer dans le bac jaune — ils prennent moins de place et facilitent la collecte
- Retirer les emballages plastiques (films, fenêtres d'enveloppes) quand c'est possible
- Ne pas jeter les papiers souillés (mouchoirs, essuie-tout gras) dans le bac de tri — ils vont aux ordures ménagères ou au compost
- Penser aux points de collecte dédiés pour les gros volumes (déménagement, bureaux)
Depuis 2025, 100 % des Français métropolitains bénéficient de la simplification du tri : tous les emballages et papiers vont dans le même bac. Les territoires ultramarins suivront d'ici fin 2026.
Une filière modèle, mais pas sans défis
Le papier-carton reste la filière de recyclage la plus mature en France, portée par une économie de la matière première qui justifie sa récupération à grande échelle. Mais les défis ne manquent pas : la baisse du gisement de papiers graphiques réduit les volumes disponibles, les emballages composites restent difficiles à traiter, et la concurrence internationale sur les fibres recyclées tire les prix vers le bas.
Malgré tout, chaque tonne de papier recyclé permet d'économiser 2,5 à 3 tonnes de bois et d'éviter des émissions significatives de CO₂. À l'échelle nationale, le recyclage des emballages (dont le papier-carton) évite 2,4 millions de tonnes de CO₂ par an. La filière papier-carton prouve qu'un modèle circulaire performant est possible — à condition de maintenir la qualité du tri et l'investissement industriel.




