Les 26 et 27 février 2026, six personnes et trois entreprises girondines ont comparu devant le tribunal judiciaire de Bordeaux. Le chef d'accusation : avoir organisé le transfert illicite de plus de 8 000 tonnes de déchets vers l'Espagne, enfouies dans la région de Saragosse sans aucune traçabilité. En clair : on parle de délinquance environnementale industrielle, pas d'un bac jaune mal trié.
Ce procès met en lumière un système rodé qui contourne la fiscalité française sur les déchets, la fameuse TGAP, tout en polluant un autre pays. Et pendant ce temps, on demande aux citoyens de trier consciencieusement.
Trois entreprises, un système organisé#
Les sociétés poursuivies sont Greenrecup 33 (Blanquefort), Azura Recyclage (Bassens) et 3VR (Canéjan). Toutes basées en Gironde, toutes dans le secteur du tri et du recyclage. La réalité du terrain : ces entreprises, censées valoriser les déchets, les expédiaient de l'autre côté des Pyrénées pour les enfouir à moindre coût.
L'enquête a démarré après une inspection de la DREAL en novembre 2022 sur le site de Greenrecup 33. Les agents ont constaté plusieurs irrégularités graves :
- Des transferts transfrontaliers sans notification préalable, en violation du règlement européen sur les transferts de déchets ;
- L'absence de paiement de la TGAP, la taxe générale sur les activités polluantes ;
- Des faux documents de traçabilité pour masquer la destination réelle des déchets ;
- Le stockage de déchets dangereux (batteries, peintures, solvants) à même le sol, sans bac étanche.
On ne parle pas d'un petit dérapage. C'est un système industriel avec des complicités des deux côtés de la frontière, impliquant des entreprises espagnoles qui accueillaient ces déchets dans des décharges à bas coût.
Pourquoi c'est un problème systémique#
La TGAP, c'est le mécanisme fiscal qui rend l'enfouissement coûteux en France pour inciter au recyclage. Sa trajectoire haussière — prévue jusqu'en 2030 — est justement conçue pour pousser les acteurs vers la valorisation. Mais quand des opérateurs contournent cette taxe en exportant illégalement, tout le système déraille.
Le raisonnement économique est simple : enfouir en Espagne coûte une fraction du prix français. Sans TGAP, sans contrôles stricts à la frontière, l'incitation financière est énorme. Et tant que les sanctions restent faibles par rapport aux bénéfices, le trafic continue.
Ce cas bordelais n'est pas isolé. Les saisies douanières de déchets plastiques se multiplient à travers l'Europe. Europol estime que le trafic de déchets génère plusieurs milliards d'euros par an, avec des réseaux de plus en plus structurés.
L'impact sur la confiance dans le tri#
Arrêtons de tourner autour du pot. Quand un citoyen apprend que des entreprises de recyclage envoient des tonnes de déchets à l'étranger pour les enterrer, ça casse la confiance. Et la confiance, c'est le carburant du geste de tri.
La France affiche des taux de recyclage encore insuffisants sur plusieurs matériaux. L'une des raisons ? Le scepticisme du public. « À quoi bon trier si ça finit dans une décharge ? » Ce genre d'affaire alimente directement ce discours.
Les filières de recyclage françaises fonctionnent, dans leur grande majorité, de manière sérieuse. Mais quelques acteurs véreux suffisent à ternir l'image de l'ensemble du secteur. C'est injuste pour les opérateurs honnêtes, et c'est destructeur pour la dynamique de tri.
Ce qu'il faut changer concrètement#
Les contrôles de la DREAL ont fonctionné dans ce cas précis. Mais il a fallu attendre novembre 2022 pour détecter un trafic qui durait depuis des mois, voire des années. Quelques pistes concrètes :
- Renforcer les inspections : les moyens de la DREAL et des douanes sur les flux transfrontaliers de déchets restent insuffisants au regard des volumes en jeu ;
- Durcir les sanctions : les amendes doivent être dissuasives par rapport aux gains. Si enfouir illégalement rapporte plus que l'amende encourue, le calcul est vite fait ;
- Traçabilité numérique : le suivi GPS et la dématérialisation des bordereaux de suivi des déchets (BSD) doivent devenir la norme, pas l'exception ;
- Responsabiliser les donneurs d'ordre : les entreprises qui confient leurs déchets doivent vérifier la destination finale, pas juste signer un bon de collecte.
Le procès de Bordeaux est un signal. Le greenwashing sanctionné par la DGCCRF et les trafics de déchets relèvent du même problème de fond : un décalage entre le discours environnemental et les pratiques réelles.
Un procès qui doit faire jurisprudence#
Les réquisitions et le verdict de ce procès seront scrutés par l'ensemble de la filière déchets. Si les peines sont symboliques, le message envoyé sera désastreux. La justice doit montrer que le trafic de déchets n'est pas un délit mineur — c'est de la criminalité environnementale organisée, comme l'a rappelé l'un des enquêteurs : « C'est de la délinquance en col blanc. »
En attendant, chaque citoyen peut agir à son niveau en exigeant de la transparence sur le devenir de ses déchets et en soutenant les acteurs qui jouent le jeu. Mais la responsabilité première reste celle des pouvoirs publics : sans contrôles, sans sanctions, sans traçabilité, le tri citoyen reste un acte de foi.
Sources#
- France 3 Nouvelle-Aquitaine — Procès trafic de déchets Bordeaux-Espagne — Reportage détaillé sur le procès des 26-27 février 2026
- Actu Niort — Trafic de déchets Gironde-Espagne — Mise en lumière du réseau transfrontalier
- France Info — Déchets illégaux, un trafic hors de contrôle — Contexte national du trafic de déchets



