Dans une forêt, rien ne se perd : les feuilles mortes nourrissent le sol, les champignons décomposent le bois, les insectes recyclent la matière organique. Et si les usines fonctionnaient de la même façon ? C'est exactement le principe de la symbiose industrielle — un modèle où les déchets d'une entreprise deviennent les ressources d'une autre. Avec près de 200 projets actifs en France selon l'ADEME, cette approche transforme des zones industrielles entières en écosystèmes productifs.
Qu'est-ce que la symbiose industrielle ?
La symbiose industrielle, aussi appelée écologie industrielle et territoriale (EIT), désigne un mode de coopération entre entreprises géographiquement proches qui échangent des flux de matières, d'énergie, d'eau ou d'informations pour leur bénéfice mutuel. Le terme emprunte délibérément au vocabulaire de la biologie : comme dans la symbiose naturelle, chaque partenaire tire un avantage concret de la relation.
Concrètement, ça donne quoi ? Une cimenterie récupère les cendres d'une centrale thermique pour les incorporer à son béton. Une usine agroalimentaire fournit ses eaux de process (encore chaudes) à une serre horticole voisine. Un fabricant de papier transforme ses boues en combustible pour le four d'une briqueterie. Ces échanges réduisent simultanément les coûts d'approvisionnement, les volumes de déchets et les émissions de CO₂.
L'EIT s'inscrit dans les principes de l'économie circulaire : elle boucle les flux de matière à l'échelle d'un territoire, là où le recyclage classique les boucle à l'échelle d'un produit.
Kalundborg : le modèle mondial depuis 1972
Impossible de parler de symbiose industrielle sans évoquer Kalundborg, au Danemark. Ce port industriel de 50 000 habitants abrite la plus ancienne symbiose industrielle du monde, active depuis 1972.
Le réseau regroupe aujourd'hui 17 entreprises publiques et privées qui s'échangent de l'eau, de l'énergie et des sous-produits industriels. Le principe fondateur est simple : le résidu de l'un devient la ressource de l'autre, au bénéfice de l'environnement et de l'économie.
Les échanges concrets à Kalundborg
- La centrale thermique Ørsted fournit sa vapeur excédentaire à la raffinerie Equinor et à l'usine pharmaceutique Novo Nordisk
- Les cendres volantes de la centrale servent de matière première à une cimenterie
- Le gypse issu de la désulfuration des fumées est envoyé à un fabricant de plaques de plâtre
- Les boues biologiques de Novo Nordisk sont transformées en engrais pour les agriculteurs locaux
- L'eau de refroidissement de la centrale chauffe une ferme aquacole et alimente le réseau de chaleur urbain
En 2025, de nouveaux partenaires ont rejoint le réseau : des installations de production d'algues et des usines de bioéthanol apportent de nouvelles boucles de matière. Un campus de formation accueille désormais des gestionnaires industriels du monde entier pour transférer ce savoir-faire.
Des résultats mesurables
La symbiose de Kalundborg permet chaque année d'économiser environ 635 000 tonnes de CO₂, 3,6 millions de m³ d'eau et de valoriser 100 % des sous-produits du réseau. Le modèle a prouvé qu'il est économiquement viable : les économies financières dépassent largement les investissements nécessaires pour connecter les installations entre elles.
Le succès de Kalundborg inspire des projets dans le monde entier, du Brésil à l'Oregon en passant par la Chine et la France.
La France, terrain fertile pour la symbiose industrielle
Avec près de 200 démarches EIT actives, la France est l'un des pays les plus dynamiques en matière de symbiose industrielle. L'état des lieux réalisé par ORÉE en partenariat avec l'ADEME en 2024, basé sur l'analyse de 71 démarches entre 2021 et 2023, dresse un tableau encourageant.
Dunkerque : le Kalundborg français
La zone industrialo-portuaire de Dunkerque constitue le cas d'école français. Le réseau ECOPAL (Économie et Écologie, Partenaires dans l'Action Locale), créé en 2001, a regroupé jusqu'à 200 membres. En dix ans d'activité, ECOPAL a permis d'économiser 230 tonnes de CO₂, l'équivalent de 230 allers-retours Paris–New York.
Les synergies dunkerquoises sont impressionnantes : ArcelorMittal récupère les gaz sidérurgiques pour produire de l'électricité, les laitiers de hauts-fourneaux servent de matériau routier, les eaux de refroidissement alimentent un réseau de chaleur urbain. Cette concentration industrielle permet des échanges de proximité qui réduisent drastiquement les coûts logistiques.
Innovafeed à Nesle : la symbiose nouvelle génération
À Nesle, dans la Somme, l'entreprise Innovafeed illustre une symbiose industrielle de nouvelle génération. Spécialisée dans l'élevage de mouches soldats noires pour produire des protéines animales alternatives, Innovafeed a connecté son usine directement à celle de l'amidonnier Tereos via un pipeline.
Le circuit est élégant : Tereos fournit ses coproduits amidonniers (amidon résiduel, fibres, eaux de process) pour nourrir les larves d'insectes. En retour, Innovafeed produit des protéines pour l'aquaculture, de l'huile pour l'alimentation animale et un engrais organique naturel (le frass). Zéro transport routier entre les deux usines, zéro déchet non valorisé.
Les chiffres nationaux
Selon le rapport ADEME-ORÉE de 2024 :
- 96 % des projets EIT bénéficient d'un soutien politique d'un acteur local
- 43 % du financement provient de soutiens régionaux (Régions, ADEME)
- En moyenne, 1 ETP (équivalent temps plein) anime une démarche pour 57 acteurs économiques
- 70 % des démarches organisent plus de 10 rencontres par an entre participants
Mettre en place une symbiose industrielle ne se décrète pas du jour au lendemain. Le processus suit généralement quatre étapes.
1. Cartographier les flux
La première étape consiste à réaliser un diagnostic des flux entrants et sortants de chaque entreprise d'un territoire : matières premières, déchets, eaux, chaleur, énergie, compétences. C'est un travail d'inventaire méthodique qui révèle souvent des gisements insoupçonnés.
2. Identifier les synergies potentielles
Une fois les flux cartographiés, on cherche les complémentarités : le déchet thermique de l'un peut-il alimenter le process de l'autre ? Les eaux usées d'une brasserie peuvent-elles irriguer une exploitation agricole voisine ? Les palettes d'une usine logistique peuvent-elles être réutilisées par un fabricant de meubles ?
3. Formaliser les échanges
Chaque synergie identifiée doit être validée techniquement (qualité, volumes, régularité), juridiquement (statut réglementaire du déchet, contrat) et économiquement (coûts de connexion vs. économies réalisées). La réglementation française sur le tri 5 flux en entreprise facilite cette étape en imposant déjà une séparation à la source.
4. Animer le réseau dans la durée
Une symbiose industrielle vit et évolue. Les flux changent quand une entreprise s'installe ou ferme, quand les procédés évoluent, quand de nouvelles réglementations s'appliquent. L'animation permanente — rencontres, audits, veille — est la condition de la pérennité.
Les bénéfices concrets de la symbiose industrielle
Bénéfices environnementaux
- Réduction des déchets : ce qui partait en décharge ou en incinération trouve un usage productif
- Économies d'énergie : la chaleur fatale (perdue) est récupérée et valorisée
- Baisse des émissions de CO₂ : moins de transport, moins d'extraction de matières vierges
- Préservation des ressources : chaque tonne de matière recyclée est une tonne non extraite
Bénéfices économiques
- Réduction des coûts : acheter un sous-produit local coûte moins cher qu'une matière première vierge importée
- Revenus supplémentaires : transformer un déchet payant en ressource vendue inverse la charge financière
- Compétitivité territoriale : les zones dotées de symbioses attirent les entreprises soucieuses d'optimiser leur impact
Bénéfices sociaux
- Emplois locaux : l'animation, la logistique et les nouvelles activités créent des postes non délocalisables
- Lien territorial : les entreprises se connaissent, coopèrent et renforcent le tissu économique local
- Résilience : un réseau diversifié résiste mieux aux chocs (pénuries, hausse des prix des matières premières)
Les freins à surmonter
Malgré ses avantages, la symbiose industrielle se heurte à plusieurs obstacles.
La méconnaissance reste le premier frein : de nombreux dirigeants ignorent que leurs déchets pourraient intéresser un voisin. Le rapport ADEME-ORÉE souligne que l'EIT reste trop méconnue en France malgré ses 200 projets actifs.
La réglementation des déchets peut compliquer les échanges : un sous-produit industriel doit parfois obtenir un statut de « sortie du statut de déchet » avant d'être réutilisé, un processus administratif lourd. Les filières de recyclage en France sont encore organisées par matériau, pas par territoire.
Le manque de données entrave la cartographie des flux. Sans outils numériques de suivi en temps réel — comme ceux déployés à Kalundborg — il est difficile d'identifier les synergies potentielles et de les optimiser.
Enfin, la confiance entre entreprises ne se décrète pas. Partager des informations sur ses flux de production, c'est révéler une partie de son process industriel. L'animation par un tiers de confiance (association, CCI, collectivité) est souvent indispensable.
Comment participer à une symbiose industrielle ?
Vous dirigez une entreprise ou vous travaillez dans une collectivité ? Voici les premiers pas pour initier ou rejoindre une démarche EIT.
- Identifiez les démarches existantes sur votre territoire : le réseau SYNAPSE et la plateforme economiecirculaire.org recensent les projets actifs en France
- Réalisez un diagnostic de vos flux : matières entrantes, déchets, eaux, chaleur perdue — chaque flux sortant est une synergie potentielle
- Contactez votre CCI ou votre ADEME régionale : ces structures accompagnent les démarches EIT et peuvent financer les études de faisabilité
- Commencez petit : une seule synergie réussie (mutualisation de bennes, échange de palettes, récupération de chaleur) suffit à démontrer l'intérêt et à enclencher la dynamique
La valorisation des déchets est souvent le point d'entrée le plus naturel pour rejoindre un écosystème industriel.
FAQ
Quelle est la différence entre symbiose industrielle et recyclage ?
Le recyclage transforme un déchet en matière première secondaire (verre broyé, plastique regranulé). La symbiose industrielle va plus loin : elle organise des échanges directs entre entreprises proches — matières, énergie, eau, compétences — sans passer par une filière de traitement externe. Les deux approches sont complémentaires.
Combien de projets de symbiose industrielle existent en France ?
Selon l'état des lieux ADEME-ORÉE publié en 2024, près de 200 démarches d'écologie industrielle et territoriale (EIT) sont actives en France. Elles couvrent des territoires variés, des grands ports industriels aux zones d'activités rurales.
La symbiose industrielle est-elle rentable pour les PME ?
Oui. Les PME sont même les premières bénéficiaires car leurs marges de manœuvre sur les coûts d'approvisionnement et de traitement des déchets sont limitées. Une synergie simple — comme récupérer la chaleur fatale d'un voisin pour chauffer ses locaux — peut générer des économies significatives sans investissement lourd.
Quel est le rôle de l'ADEME dans la symbiose industrielle ?
L'ADEME co-finance les études de préfiguration des démarches EIT, forme les animateurs, produit des guides méthodologiques et réalise des bilans nationaux. Avec les Régions, elle représente 43 % du financement total des démarches EIT en France.
Existe-t-il des outils numériques pour faciliter la symbiose industrielle ?
Oui. À Kalundborg, un système de monitoring en temps réel suit la disponibilité, la qualité et la demande des flux échangés. En France, des plateformes comme SYNAPSE et economiecirculaire.org permettent d'identifier des partenaires potentiels et de cartographier les flux à l'échelle territoriale.
Sources
- ADEME/ORÉE — État des lieux de l'EIT en France en 2024 — Rapport de référence, 71 démarches analysées
- Kalundborg Symbiosis — Site officiel — Données sur le réseau danois (17 partenaires, 50 ans d'activité)
- European Circular Economy Stakeholder Platform — Kalundborg — Cas d'étude européen
- Bureau Veritas — Écologie industrielle — Présentation vulgarisée du concept
- Actu-Environnement — Bilan EIT France — Synthèse du rapport ADEME-ORÉE




Comment fonctionne une symbiose industrielle ?